Colloque "L’Europe vue par le Monde"

L’Europe, 60 ans après la Déclaration Schuman

En cette fin de semaine, l’Europe est à un rendez-vous clé de son Histoire. La célébration du soixantième anniversaire de la Déclaration Schuman, ce 9 mai 2010, coïncide avec un agenda européen d’une impressionnante densité : élections nationales en Grande-Bretagne hier, élection régionale très importante en Allemagne ce dimanche et, bien-sûr, ce soir même, à Bruxelles, un Sommet extrêmement important des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Eurogroupe, après plusieurs semaines d’attaques spéculatives contre la Grèce et d’autres pays de la zone, qui menacent l’intégrité même de notre monnaie.

Dans un tel contexte, la commémoration de la Déclaration de Robert Schuman, prononcée il y a 60 ans, ici même, au Quai d’Orsay, dans le Salon de l’Horloge, doit être l’occasion pour tous les Européens de réfléchir sur le chemin parcouru depuis la Seconde Guerre mondiale, mais aussi et surtout de nous interroger ensemble sur "l’état de l’Union", afin d’agir - et c’est là le plus important - tous ensemble pour relever le double défi de la crise et de la mondialisation. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu organiser cette demi-journée de réflexion et je remercie bien entendu le ministre des Affaires étrangères d’avoir placé cette manifestation sous son haut parrainage, les personnalités éminentes venues de toute la planète (Afrique, Brésil, Chine, Etats Unis d’Amérique, Monde arabe, Inde, Israël, Russie, Turquie) pour nous parler de "l’Europe vue par le Monde".

Un mot sur le chemin parcouru. Il est impressionnant.

Comment ne pas rendre hommage au ministre français visionnaire qui sut, il y a 60 ans, tendre la main de la France à l’Allemagne vaincue, en lui proposant de bâtir un avenir commun à "égalité de droits" ? Robert Schuman voulait ainsi tourner la page de l’humiliation, de la défaite et de l’occupation, du suicide européen consommé par la guerre, le totalitarisme et la Shoah, en échange de la promesse d’une nouvelle communauté de destin.

C’est de cette main tendue, que le chancelier Adenauer sut prendre, qu’est née la réconciliation franco-allemande, pilier de toute l’entreprise de construction européenne qui devait suivre.

Quarante ans plus tard, c’est la même idée d’unité pour la paix et dans la démocratie, qui présida à la réunification de l’Europe, après la chute de l’Empire soviétique.

L’Europe des 2 + 4 est donc passée à 27 après avoir accueilli les peuples qui avaient eu la malchance, à Yalta, de "tomber" du mauvais côté du Rideau de fer. On peut et on doit donc se réjouir, 60 ans après, du formidable succès historique de la vision de Robert Schuman prolongée à partir de 1958 par le général de Gaulle et par tous les présidents successifs de la Vème République. L’Europe s’est, pour l’essentiel, réunifiée, la page des guerres fratricides entre Européens est définitivement tournée. Plus aucun jeune Européen, qu’il soit Français, Allemand, Polonais, Britannique ou Tchèque, ne craint aujourd’hui de revivre les effroyables bains de sang de 1914 ou de 1939. Il en sera bientôt de même, il faut l’espérer, pour les nations des Balkans.

De même doit-on se réjouir que, parallèlement, l’Europe ait su construire un marché intérieur absolument libre entre ses membres, contribuant ainsi à une richesse globale encore considérable (le tiers du PIB mondial). Et, malgré les soubresauts de la crise actuelle, une monnaie et une zone monétaire uniques, en lieu et place de monnaies différentes et des dévaluations à répétition du passé.

Enfin, et même si cela a pris des années de débats, de conventions et de référendums, l’Europe dispose depuis le début de cette année d’un "règlement intérieur", d’institutions enfin capables de la faire fonctionner efficacement à 27.

Mais là, Mesdames et Messieurs, doit s’arrêter le constat d’autosatisfaction habituelle dont trop souvent nous autres Européens aimons à nous complaire.

Car en atteignant pour l’essentiel son objectif, c’est-à-dire la paix, du moins la paix entre nous, l’idée première de la construction européenne est devenue non plus un projet mais un acquis. Une réalité quotidienne. Le projet, lui, doit être repensé avec courage à la lumière des défis du nouveau siècle, des défis d’ailleurs très différents de ceux du monde de 1945-1950. Hier, dans un contexte de guerre froide aiguë, il s’agissait de "faire l’Europe" pour tourner la page des guerres entre Européens. Aujourd’hui, il s’agit d’assurer la survie même d’un modèle de société unique au monde de par ses valeurs et la qualité de son pacte social, face à un tout autre monde, dans lequel les 500 millions d’Européens ne représenteront, dans un peu plus d’une génération, que 6 % de la population et 12 % de la richesse mondiales.

Hier, l’Europe se pensait encore le centre du monde ; demain nous en serons seulement la périphérie, si nous ne sommes pas capables de nous y faire respecter.

Une chose est claire : la rente de situation dont jouissait l’Europe depuis cinq siècles est bel et bien en train de s’achever, ne serait-ce que parce que s’affirment d’autres grands pôles de puissance autour de nous et particulièrement en Asie et demain en Afrique.

Des pôles dont j’ai voulu inviter les représentants aujourd’hui.

Déjà, les réserves de change et l’épargne mondiale sont passées de Londres et Francfort à Hong Kong et Pékin. Déjà, la majeure partie de la production industrielle mondiale se fait hors d’Europe (et même hors des Etats-Unis). Continent en dépression démographique, l’Europe est aussi le territoire de la croissance molle autour de 1 %, soit dix à douze fois moins qu’en Chine, sept fois moins qu’en Inde, trois fois moins qu’aux Etats-Unis.

Dans ces conditions, la crise comme l’a très bien dit le président de la République il y a un an dans son discours devant les ambassadeurs agit comme un formidable accélérateur dans la transformation de la hiérarchie des puissances et nous invite à regarder en face les défis qui nous attendent.

A l’heure de la mondialisation, c’est-à-dire de cette double révolution à la fois géopolitique et économique, l’heure est venue de la prise de conscience par tous les Européens que notre cher monde européen est en grave danger de déclassement rapide. Ce sont "l’Europe" et l’idée européenne qui sont à réinventer sous peine de dévier rapidement vers l’impuissance. Ayons le courage de le dire, l’évocation des Pères Fondateurs et l’incantation et les discours convenus sur les nouvelles institutions ne suffisent pas, ne suffisent plus, à prendre la mesure du sursaut que nous devons entreprendre collectivement.

Un tel sursaut est possible. La Présidence française de l’Union européenne, au cours du second semestre 2008, l’a démontré. Sous l’impulsion du président de la République, alors président de l’Union, celle-ci avait réussi à s’imposer et à donner le ton à la fois dans la gestion de la crise financière mondiale survenue en septembre 2008 et dans le règlement de la guerre en Géorgie. Depuis, force est de constater que cette dynamique s’est essoufflée ; que l’Europe, mobilisée pendant de longs mois par la mise en place de ses nouvelles institutions, a donné l’impression de subir les événements et notamment la crise, plutôt que de peser fortement sur le destin du monde.

Pendant ce temps, les opinions publiques, inquiètes, s’installent dans une indifférence résignée et laissent prospérer ici et là des courants protestataires aux extrêmes qui ne laissent pas d’inquiéter.

Quand près de 60 % des Européens (en moyenne) s’abstiennent de voter pour leurs eurodéputés - et plus de 70 % parmi certains nouveaux membres de l’Union - c’est qu’ils ne savent ni ne comprennent en quoi "Bruxelles" ou "Strasbourg" les aident à résoudre leurs problèmes.

Quand, un peu partout en Europe, on voit surgir de forts partis d’extrême-droite, ouvertement xénophobes, anti-immigrés, anti-Roms, antisémites, anti-Européens, on mesure là encore le fossé qui se creuse entre l’Europe d’hier, et les défis d’aujourd’hui, qu’il s’agisse d’emplois ou d’immigration.

Sait-on par exemple que les mouvements politiques de droite dure, xénophobes et eurosceptiques voire anti-européens, avoisinent dans près d’une bonne douzaine de pays sur 27 entre 10 et 20 % des voix ? Et que si l’on y ajoute l’audience politique, même hors des urnes, des mouvements d’extrême-gauche et autres "anti" divers et variés, c’est une majorité relative des opinions publiques qu’il s’agit de reconquérir.

A l’indifférence, à l’hostilité xénophobe ici ou là, s’ajoute la tentation du chacun pour soi et de la renationalisation des politiques publiques née de la crise.

Mesdames et Messieurs, il faut avoir le courage de regarder en face cette réalité-là, et pour être en mesure d’agir plus fortement demain, faire litière d’un certain nombre de faux débats qui encombrent encore trop largement les discussions entre Européens.

Premier faux débat, celui sempiternel mais totalement stérile entre les fédéralistes et les autres. Toute l’histoire des soixante dernières années montre que l’Europe qui se bâtit n’est pas - et ne sera pas - fédérale mais qu’elle s’appuie sur des Etats qui acceptent souverainement, et sous le contrôle permanent de leurs peuples, de mettre en commun des éléments parfois fondamentaux de leur souveraineté. De ce point de vue, l’affirmation du rôle du Conseil européen et de la Présidence stable dans nos nouvelles institutions est une vraie avancée.

Deuxième faux débat : les institutions, précisément. Celles-ci ne sont ni une solution magique à tous les problèmes que l’Europe rencontre ou rencontrera demain, ni l’obstacle incontournable qu’il est parfois tentant d’invoquer pour éviter de prendre les décisions qui s’imposent.

L’Europe à 27 est un organisme vivant mais lourd et complexe. Il faut accepter l’idée que les institutions ne sont pas une fin en soi, mais un moyen de prendre des décisions. Elles doivent pouvoir évoluer en fonction des besoins ou des crises. Ainsi par exemple en 2008, le président Sarkozy a su innover en créant de toutes pièces un Sommet de l’euro au niveau des chefs d’Etat, qui n’existait pas dans les traités, et en y invitant même le Premier ministre britannique, qui, comme chacun sait, n’appartient pas "ou pas encore !" à la zone euro… La crise grecque est à cet égard extrêmement révélatrice des efforts qu’il convient d’accomplir rapidement pour consolider notre monnaie et la zone euro : qu’il s’agisse de la rigueur indispensable des statistiques budgétaires, de la convergence des politiques économiques, de la surveillance mutuelle des engagements budgétaires et des déficits publics. Toutes choses qui font l’objet des propositions d’action rendues publiques hier par le président Nicolas Sarkozy et la chancelière Angela Merkel à la veille du Sommet extraordinaire de l’Eurogroupe de ce soir.

Troisième faux-débat, malheureusement trop présent encore dans la vie de l’Union : trop d’énergie, trop de temps sont consacrés aux querelles bureaucratiques et à la sur-administration voire à la judiciarisation de questions secondaires ou accessoires. Les exemples abondent mais n’étant pas eurosceptiques moi-même, je me garderais d’en faire la litanie devant vous. En revanche pas assez de temps et d’énergie sont investis au débat et à la prise de décision sur les questions essentielles. Ceci est vrai dans de multiples domaines clés. Ainsi par exemple de la mise en œuvre de notre Service européen pour l’Action extérieure : qui nomme qui ? Qui contrôle qui ? Qui représente qui ? Autant de sujets passionnants pour quelques centaines de personnes au maximum tout au long de ces derniers mois, mais, pendant ce temps, la définition d’une politique de l’Europe à l’égard de la Russie, de la Chine ou des sanctions contre l’Iran, se font attendre.

Ceci est vrai également pour les grandes politiques communes que les institutions du Traité de Lisbonne nous permettent désormais de mettre en oeuvre mais sur lesquelles nous n’avançons que trop lentement, qu’il s’agisse de l’indispensable politique commune en matière d’énergie, d’industrie ou d’immigration ou de la préservation de notre capital agricole et agroalimentaire.

De même, la focalisation traditionnelle sur le marché intérieur ne doit pas nous faire oublier qu’à l’heure de la mondialisation, le problème qui nous est posé n’est point tant de savoir si la concurrence entre nous Français, et nous Italiens et nous Allemands, par exemple, est parfaite, mais si la compétition entre production européenne et production asiatique ou américaine est équitable qu’il s’agisse des conditions d’accès aux marchés publics, des normes sociales ou de celles concernant l’environnement. C’est à ce niveau que les règles du jeu doivent être égales. Qui ne voit par exemple que faute d’un mécanisme d’inclusion carbone aux frontières de l’Union, nous les Européens, nous ne ferions qu’importer la pollution et exporter nos emplois. En matière financière, l’Europe doit faire entendre sa voix sur la régulation des hedge funds, des agences de notation, des produits dérivés, sur les grands équilibres de change. Le président de la République a impulsé cette réforme du système financier international en créant le G20, dès 2008, sous Présidence française ; nous avons avancé sur les paradis fiscaux, sur les bonus. Nous aurons un nouveau règlement sur les agences de notation mais il faut aller plus vite et plus fort encore. Il nous faut surtout compléter et achever cette réforme en liaison avec les Etats-Unis et l’Asie : c’est le sens du "nouveau Bretton Woods" que souhaite impulser le président de la République dans les prochains mois à l’occasion de la Présidence française du G20, en 2011.

Dans tout cela, vous l’avez compris, il s’agit de donner à l’Europe des moyens de défendre nos intérêts ensemble et de peser sur la gouvernance mondiale de demain, c’est-à-dire de nous faire respecter ; donc de mériter notre place dans le monde du 21ème siècle.

Voici donc, 60 ans après, quelle est la véritable mesure du sursaut à accomplir.

Oui, la bataille d’hier - celle du plus jamais de guerre fratricide entre Européens - a été gagnée.

Oui, la belle idée européenne a produit un système de valeurs et un système social sans équivalent dans le monde.

Mais il nous reste à faire un usage volontariste et politique de nos nouvelles institutions, afin de nous permettre de relever les défis du monde nouveau auquel nous sommes désormais confrontés.

L’Europe a le choix, comme l’a écrit justement Jacques Delors tout récemment, entre la survie de son modèle de société et le déclin.

Il appartient à cette génération de responsables politiques et à la suivante de tirer de l’initiative des pères fondateurs, l’énergie d’une nouvelle impulsion et d’une nouvelle méthode.

Qui ne voit que la recherche d’un dénominateur commun, acceptable à 27, nous condamne à regarder l’histoire se faire sans nous ?

Qui ne voit que le Plan Fouchet au final l’a emporté dans les faits face au Plan Monnet ?

La France, nation fondatrice de l’Europe, reste plus que jamais le porteur de l’intérêt général européen et d’une ambition politique pour notre communauté de nations. Elle vient de le démontrer une nouvelle fois dans la gestion de la crise grecque, en montrant le chemin de la solidarité au service de la préservation de notre monnaie commune - solidarité conditionnée par les efforts difficiles que la Grèce doit accomplir. Cette volonté est cohérente avec une politique de réformes intérieures elle aussi difficile et courageuse en France même, sur laquelle le président de la République et le gouvernement ne transigeront pas. Dans tout cela, un partenariat étroit avec l’Allemagne, avec laquelle la densité et l’intimité de nos relations sont devenues sans égales dans le monde, reste un élément essentiel. La France veut, avec ses partenaires de l’Union, plus que jamais, être au service de l’Europe.

Mesdames et Messieurs, le moment est venu de rédiger une autre Déclaration Schuman. En sommes-nous capables ? J’en suis pour ma part, et je veux le dire à tous les intervenants, ici présents, et qui représentent le monde entier - pleinement convaincu. Tout dans le destin des nations est d’abord affaire de volonté./.

Dernière modification : 10/05/2010

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