Convention de partenariat pour l’aide de la Corne d’Afrique

(Paris, 4 août 2011) - Conférence de presse conjointe du Ministre d’Etat, Ministre des Affaires Etrangères et Européenne, Alain Juppé, et du Président de la Croix-Rouge française, Jean-François Mattei. - Propos de M. Juppé

Mesdames et Messieurs, je vous remercie d’être venus à notre rencontre en ce début du mois d’août. Je suis très heureux d’être aux côtés ce matin de Jean-François Mattei pour signer cette convention qui va nous permettre de soutenir son intervention dans deux régions particulièrement affectées par la sécheresse : celle d’Oromia, qui est la plus peuplée du pays, et celle de Somali, qui accueille les camps des « réfugiés de la faim ». Mais je laisserai Jean-François Mattei en dire davantage sur ces projets.

Je voudrais redire combien la famine dans la Corne de l’Afrique est d’une gravité exceptionnelle. C’est la pire depuis au moins 20 ans. En 1992, seule la Somalie était touchée. Cette année, ce sont au moins quatre pays - Somalie, Ethiopie, Djibouti, Kenya - mais sans doute plus - Érythrée, Ouganda, Tanzanie - qui sont touchés. Six millions de personnes étaient concernés en 1992 ; deux fois plus cette année - 12 millions. Les réfugiés se comptent par centaines de milliers, dans les camps en Éthiopie, au Kenya et à Mogadiscio. Mais il y a aussi toutes les populations qui ne sont pas encore arrivées dans les camps et qui sont sans doute celles qui sont le plus en détresse.

Cette famine est due, bien sûr, à des sécheresses qui sont récurrentes, à des événements plus difficilement prévisibles : la saison des pluies particulièrement mauvaise au printemps. Surtout, plusieurs des régions concernées sont difficilement accessibles - Somali, région Ogaden en Éthiopie -, tout simplement parce que, pour certaines d’entre elles, en Somalie la guerre fait rage. La situation risque de durer des semaines, voire des mois. Il y a l’urgence extrême, mais il y a également un travail de plus longue haleine à entreprendre pour reconstituer les troupeaux et relancer les cultures.

La France s’est mobilisée tout de suite. Elle a réagi vite, d’abord en débloquant une aide bilatérale de 30 millions d’euros, ce qui dans la période de contrainte budgétaire que nous connaissons aujourd’hui est très significatif. Le ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, s’est rendu sur place il y a deux semaines. Nous avons également mobilisé nos partenaires, de l’Union européenne. Je rappelle que la France contribue à hauteur de 20 % aux 160 millions d’euros versés par l’Union européenne. Nous avons demandé à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture - la FAO - d’organiser une réunion d’urgence à Rome le 25 juillet. Nous avons réuni au Centre de crise du Quai d’Orsay des ONG, des représentants des collectivités locales. Une nouvelle réunion se tient aujourd’hui même avec les entreprises françaises des secteurs des céréales, de l’eau, de la santé, de la grande distribution. Nous sommes tous mobilisés, comme en témoigne la signature de cette convention, et je voudrais remercier la Croix-Rouge de son action - pas besoin de dire ce qu’elle est - et, en particulier, de l’excellente coopération entre ce département ministériel et les équipes de Jean-François Mattei.

C’est pour moi aussi l’occasion, en ce mois d’août qui est une période de vacances, d’attirer l’attention des Français sur cette région. On en parle relativement peu par rapport à d’autres drames que nous avons connus, peut-être parce qu’il y a moins d’images, peut-être parce que c’est plus loin, peut-être parce que c’est le mois d’août. Je pense que notre rôle à tous, notamment celui des medias, est de sensibiliser l’opinion publique pour que la générosité publique se mobilise.

Un dernier mot : l’acheminement de l’aide est un enjeu crucial. Le problème se pose tout particulièrement en Somalie qui est un territoire en guerre depuis plus de 20 ans, sans administration crédible, où les milices islamistes contrôlent une grande partie du territoire et rendent très problématique l’accès de la zone aux organisations humanitaires, d’où l’instauration du pont aérien par le Programme alimentaire mondial. Les ONG font, dans ces circonstances très difficiles, un travail extraordinaire. Leur savoir-faire leur permet de toucher un maximum de personnes, mais il y a toujours des incertitudes et je voudrais signaler que la France est aussi engagée sur le plan de la sécurisation de l’acheminement de l’aide humanitaire, notamment dans le cadre de l’opération Atalante mise en place au large de la Somalie pour protéger les convois alimentaires du Programme alimentaire mondial des actions de piraterie. C’est aussi la France qui a formé plus de 7.000 soldats en Ouganda, au sein de l’AMISOM, pour assurer la sécurité de Mogadiscio et permettre le bon déroulement du pont aérien mis en place par le Programme alimentaire mondial. Le ministère de la Défense va mettre ses moyens à profit : outre des rotations de Transall, nous travaillons sur un acheminement de centaines de tonnes de nourriture par navire.

Merci en tous cas, Monsieur le Président de votre présence et merci d’avoir signé avec nous cette convention.

Q - Une question qui s’adresse à M. Mattei et M. Juppé, s’il vous plaît, si les deux peuvent répondre. J’aimerais revenir sur ce que vous avez dit, Monsieur Mattei. Vous avez parlé de cette guerre en Somalie, de ce conflit qui, ajouté à cette sécheresse exceptionnelle, induit une situation catastrophique. Force est de constater pour nous, RFI, qui parlons de cette sécheresse depuis déjà plusieurs semaines, voire plusieurs mois, qu’il y a un double constat d’échec qui est fait par plusieurs acteurs. La Banque africaine de développement qui parle cette semaine d’un échec collectif des pays riches pour régler ce conflit en Somalie et, d’autre part, les ONG et organisations humanitaires qui, depuis plusieurs semaines, parlent d’une gestion honteuse, en tout cas très lente des pays riches pour réagir à cette situation qui nécessiterait quelques pourcentages d’argent donnés à d’autres secteurs pour régler ce problème qui touche les enfants. Que doit et que peut faire l’Occident, dans une région comme la Somalie, pour régler ce problème ?

Intervention de M. Mattei
R - J’ai perçu deux aspects dans votre question. Est-ce que la communauté internationale - vous dites les Occidentaux - ne se limite pas aujourd’hui, y compris en terme de dons, aux Occidentaux. Il y a beaucoup d’autres pays qui peuvent donner. On a évalué à deux milliards d’euros les sommes nécessaires pour essayer de faire face à ce drame. Aujourd’hui, on peut considérer que la moitié à peu près de cette somme est réunie, c’est dire que l’effort est important. Beaucoup de pays européens ont fait des efforts significatifs, dont la France, l’Union européenne elle-même en tant que telle. Je crois qu’une conférence des donateurs devrait être réunie par l’Union africaine pour aller plus loin. C’est sans doute un peu tard, c’est sans doute trop tard pour tous ceux qui sont morts hélas. Cela n’est sans doute pas assez et c’est la raison pour laquelle nous essayons de mobiliser.
Et puis il y a un autre aspect : la paix. En vous écoutant, je me dis quand même pourquoi l’Occident ne fait pas la paix en Somalie ? Voilà la question. Si nous pouvions faire la paix en Somalie, il y a longtemps que nous l’aurions faite. Nous avons essayé en 1992 ; on se souvient du fiasco. On nous dit qu’en Libye - nous y sommes depuis 5 mois -, nous sommes enlisés. Nous ne sommes pas des faiseurs de miracles et nous n’avons pas le pouvoir de faire la paix par une intervention internationale. Pourtant nous y travaillons sans cesse. Nous sommes présents, je l’ai dit, y compris la France, en formant les troupes du gouvernement de transition en Somalie qui, pour nous, a vocation à conduire à des élections permettant de rétablir un gouvernement légitime en Somalie. Mais il y a, face à cela, des rebelles, des shebabs qui se battent. Il est vrai que l’Union africaine - et je rejoins là toute la neutralité qui s’impose au président de la Croix-Rouge, le même souhait que le sien - doit s’investir davantage. Elle est déjà présente avec une mission qui s’appelle l’AMISOM pour essayer de trouver les voies d’un règlement du conflit. C’est difficile et je crois qu’il faut le répéter aussi : tous ces morts, c’est la sécheresse et c’est aussi la guerre. Finalement, ce sont aux protagonistes de faire la paix. Nous essayons de les y aider et d’y contribuer.

Q - Monsieur le Ministre, je voulais simplement vous poser une question : vous avez dit que vous aviez sollicité vos partenaires de l’Union européenne. Il y a effectivement des contraintes budgétaires que vous avez citées. La diplomatie française a-t-elle sollicité sur cette famine en Somalie ses amis du Golfe persique, les six pétromonarchies, qui ont moins de problèmes budgétaires que l’Union européenne ?

R - Quand je disais tout à l’heure que l’Occident, selon ce concept, peut être un peu dépassé aujourd’hui, n’est pas le seul à pouvoir aider, je pensais à nos amis du Golfe, comme vous l’avez dit. Ils s’investissent. Ils ont d’ores et déjà annoncé des contributions importantes. L’Europe aussi l’a fait ; plusieurs pays européens à titre bilatéral. L’Union européenne en tant que telle a augmenté très sensiblement sa contribution et c’est l’objectif de la conférence des donateurs, dont le projet est actuellement porté par l’Union africaine, que de mobiliser tous ceux qui peuvent donner. Les États-Unis aussi ont fait un effort budgétaire très significatif. Je n’ai pas les chiffres ici sous les yeux mais on pourrait vous les communiquer, peut-être que M. Mattei les a en tête.

Intervention de M. Mattei

Q - Cette question s’adresse à Monsieur le Ministre. Je vais changer de sujet. Je vous prie de m’en excuser.

R - C’est la règle du jeu dans toutes les conférences de presse.

Q - Elle concerne la Syrie, Monsieur le Ministre. Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté hier une déclaration visant à condamner la violation des droits de l’Homme et l’usage de la force contre les civils en Syrie. Or cette déclaration n’est pas contraignante. Est-ce suffisant et quelle est la prochaine étape ?

R - J’hésite à vous répondre parce que vous m’avez invité à venir chez vous ce soir pour le journal de 20h. Je ne sais pas si je réponds tout de suite. Est-ce suffisant ? Cela fait des semaines que nous nous battons pour que le Conseil de sécurité des Nations unies s’exprime sur ce qui est une situation intolérable et scandaleuse. Chaque semaine, presque chaque jour, nous avons des informations - pas toujours des images - sur une répression brutale, sanglante qui s’exerce contre des populations qui aspirent tout simplement à plus de liberté et à la démocratie.

Nous venons d’apprendre qu’un décret du président syrien venait d’autoriser le multipartisme. Je me demande s’il n’y a pas un peu d’ironie voire de provocation dans cette décision alors que, dans le même temps, on continue à envoyer des chars contre les populations des villes les plus remuantes et les plus soucieuses de libertés.

Depuis des semaines et des semaines, nous disons qu’il faut au moins condamner. L’Union européenne a déjà pris ses responsabilités en adoptant, à l’initiative de la France et de plusieurs partenaires, des sanctions contre un certain nombre de personnalités. Au départ, certains de nos amis hésitaient à mettre sur la liste le président Bachar al-Assad. Fallait-il lui laisser une chance ? Les réformes annoncées n’ont pas été faites. Nous avons complété à trois reprises ces sanctions qui sont - c’est vrai - des sanctions économiques ou des sanctions sur la mobilité de ces personnes qui ne donneront des effets qu’à moyen terme et qui sont au moins un signe politique fort.

Nous voulions que les Nations unies s’expriment. Vous savez ce qui s’est passé aux Nations unies. Nous avons eu un blocage lié au fait que la Russie, très explicitement, a indiqué qu’elle n’accepterait pas de résolution pour différentes raisons, dans le détail desquelles je ne rentre pas. Nous ne nous sommes pas découragés et nous sommes parvenus hier à ce qui n’est pas une résolution absolument contraignante, vous avez raison de le dire, mais c’est une déclaration de la présidence du Conseil de sécurité des Nations unies qui engage donc la communauté internationale. C’est une condamnation sans aucune espèce d’ambigüité de l’utilisation de la violence par les autorités syriennes contre les populations, un appel à cesser ces violences, un appel, si c’est encore possible, à engager de vraies réformes et un engagement à refaire le point, dans une semaine, de la situation pour aller le cas échéant plus loin. Nous avons obtenu un consensus sur ce sujet. Seul le Liban a annoncé qu’il se dissociait de ce vote pour des raisons que vous avez tous en tête bien sûr. Mais je considère que c’est un pas important, peut-être symbolique, mais en matière de paix, de moral, de respect des droits, le symbole est fort et il fallait qu’il y ait ce symbole et cette prise de parole du Conseil de sécurité.

Q - Je voulais revenir, Monsieur le Ministre, sur le décret de Bachar al-Assad. Tout en continuant à réprimer assez méthodiquement, il promulgue ce décret qui autorise la nouvelle formation de partis politiques qui doivent, je cite, « respecter la déclaration universelle des droits de l’Homme ». Ce n’est pas la première fois qu’il promulgue des choses comme l’amnistie et qu’il réprime après, comme il l’a fait à Deraa ou à Hama. Comment prenez-vous ce décret de Bachar al-Assad ?

R - Pardon, mais j’ai déjà un peu répondu par anticipation en me demandant s’il n’y avait pas un peu d’ironie voire de provocation dans ce décret. Il ne s’agit pas maintenant d’avoir des décrets, il s’agit d’avoir des actes et le premier acte c’est la cessation des violences contre les populations qui manifestent pour la reconnaissance de leurs droits, pour la liberté et, bien sûr, pour le multipartisme. Ce n’est pas un décret qui aujourd’hui peut régler la situation, c’est un changement fondamental d’attitude et de comportement.

Q - Sur le porte-avion Charles de Gaulle qui va revenir à la mi-août à Toulon ; pourquoi un tel retour et qu’est-il prévu ensuite ?

R - Je vous adresse au ministère de la Défense. Pourquoi ce porte-avion revient-il ? Nous le savons très bien, parce que tout porte-avion doit donner lieu à des opérations de maintenance régulière, c’était prévu. Le ministre de la Défense pourra vous en dire plus sur les compléments ou les alternatives qui nous permettront de poursuivre les opérations dans le cadre de la coalition de l’OTAN.

Q - Avez-vous des nouvelles sur l’enquête en Argentine concernant la mort des deux touristes françaises ?

À ma connaissance non, nous n’avons pas plus de nouvelles que celles que vous connaissez déjà. Les autorités argentines, la police, la justice sont à l’œuvre. Je n’ai pas d’informations supplémentaires à vous donner.

Q - Monsieur le Ministre, vous avez récemment rencontré à Moscou votre homologue russe, Sergueï Lavrov. Pouvez-vous nous détailler la position de la Russie à la fois sur la Libye et sur la Syrie ?

R - Je crois que les choses sont assez claires et vous en savez autant que moi. Sur la Libye, la Russie s’est abstenue sur la résolution 1973. Elle considère aujourd’hui que notre interprétation de cette résolution va au-delà de ce que la Russie considère comme étant l’esprit de la résolution. Ce n’est évidemment pas notre avis. Nous considérons que nous sommes dans le cadre de la résolution. La Russie pense que nous allons plus loin, trop loin, notamment en déclarant très clairement que Kadhafi doit partir et doit quitter le pouvoir. Il est exact, je l’ai dit à plusieurs reprises, que ce n’est pas dans la résolution 1973. Nous respectons les termes de cette résolution mais rien ne nous interdit, par un choix politique largement partagé par tous les pays du Groupe de contact, par le G8, de dire que Kadhafi doit quitter le pouvoir. C’est un premier point de désaccord.

Je voudrais simplement insister sur le fait que - nous l’avons dit lorsque je suis allé à Moscou - Sergueï Lavrov et moi-même sommes aujourd’hui d’accord. Nous poursuivons le même but, y compris le départ de Kadhafi, accepté par M. Medvedev au G8 de Deauville, comme je vous l’ai dit. Nous sommes donc en contact avec les autorités russes, avec le médiateur russe, M. Margelov pour travailler à cette sortie politique.

Sur la Syrie, les choses sont différentes, vous pouvez demander à M. Lavrov lui-même de vous expliquer pourquoi la Russie refuse une résolution du Conseil de sécurité. Sans doute a-t-elle historiquement avec le régime syrien des relations étroites qui peuvent expliquer sa position d’aujourd’hui. Je pense aussi, et cela a été dit très clairement par les autorités russes - je peux donc le reprendre à mon compte - qu’il y a peut-être l’inquiétude - je mesure mes mots - de voir qu’une résolution s’appliquant à la Syrie pourrait donner lieu à ce que la Russie estime être un dérapage en Libye. Cela n’a pas de sens. À aucun moment, dans aucune résolution concernant la Syrie, nous n’avons envisagé le recours à une intervention militaire. C’est la raison pour laquelle nous essayons de convaincre nos partenaires russes ; il faut vraiment que le Conseil de sécurité puisse s’exprimer. Il l’a fait hier soir sous la forme de déclaration présidentielle. Si cette déclaration ne conduit pas les autorités syriennes à évoluer dans la bonne direction, nous allons continuer à œuvrer pour qu’une résolution plus contraignante puisse être prise./.

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Dernière modification : 28/05/2015

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