Déplacement en Géorgie de Bernard Kouchner

Mesdames et Messieurs,

Madame la Directrice,

Raphaël,

Madame le Ministre,

Cette Maison de l’Europe est très belle et très impressionnante par son caractère et sa situation. En ce lieu, je vais vous parler de l’Europe pour vous dire que ce n’est pas une entreprise facile, mais c’est une entreprise formidable parce qu’inédite et inégalée.

Tous ceux qui ne sont pas dans l’Europe, comme la Géorgie, veulent s’associer à ce grand projet. Si aujourd’hui, il y a vingt-sept pays, cela n’a pas toujours été le cas. Nous avons commencé à six, puis neuf, puis progressivement nous sommes arrivés à vingt-sept. Aujourd’hui, l’Union européenne est dotée d’un Parlement européen, élu par tous ces pays, avec de vrais pouvoirs. Il vote des lois communes, en cela l’Europe est démocratique.

Ces vingt-sept pays ont une histoire parfois différente et des cultures opposées mais ils ont surtout une volonté affirmée des nouveaux arrivants de rejoindre cette aventure.

Il ne faut pas oublier que parmi les vingt-sept pays qui composent l’Europe actuellement, tous ces pays se sont fait la guerre un jour. Mais ils ont décidé un jour qu’il n’y aurait plus de conflits, alors il n’y a plus eu de conflit en Europe, dans l’Union européenne. Tous ces conflits ont été oubliés. Les conflits ne sont pas oubliés complètement et les différences de culture ne sont pas gommées - mais il est maintenant impensable, impossible qu’il y ait des confrontations armées à l’intérieur de l’Union européenne. L’aventure européenne se construit avec chacun d’entre nous, chacun des participants avec leurs différences qui font aussi leur richesse. L’Europe ne se construit pas contre chacun de ses membres, ses traditions, ses soupirs, ses souffrances. Vous allez voir Mme Ashton aujourd’hui, c’est la représentation de l’Europe de demain. Un seul individu, un seul service européen d’action extérieure, une seule politique.

Membre de l’Union européenne, nous ne devons pas oublier qu’il y a des pays d’Europe qui ne sont pas encore dans l’Union européenne. Il y a trois jours, j’étais à Srebrenica, le lieu du dernier génocide sur le territoire européen. Srebrenica, c’est 8.000 musulmans, hommes et des garçons, qui ont été assassinés un par un. Pourtant lors de cette commémoration, il y avait là l’un à coté de l’autre le président serbe, le Premier ministre turc et le président bosniaque, malgré les souffrances et les deuils.

N’oublions pas l’Europe économique qui a commencé par le charbon et l’acier puis par le commerce, les échanges, pour constituer ce grand marché commun européen.

C’est pourquoi cette Maison de l’Europe n’est pas seulement symbolique, elle est nécessaire, absolument indispensable. Aujourd’hui, Mme Catherine Ashton, qui est la Haute représentante de l’Union européenne, lancera les négociations d’un important accord d’association entre la Géorgie et l’Europe. C’est le début d’un chemin qui vous mènera au plus près de l’Europe, de l’Union européenne.

Et puis, il y a les autres pays. Vous avez eu un problème avec la Russie, il y a deux ans. Aujourd’hui, la conséquence de ce désaccord est une ligne qui n’est pas supportable, une ligne qui devra disparaître un jour. Ce sera long mais ces efforts vous devez les faire ici en Géorgie avec l’Ossétie et l’Abkhazie.

Si parfois les rapprochements politiques sont longs, les rencontres des sociétés civiles, à travers des échanges culturels, comme un festival de cinéma, permettent des rapprochements, des réconciliations plus rapides. Car rien ne résiste aux populations civiles, rien ne résiste à leur goût, à leur volonté de se rapprocher les unes des autres. Cette population civile, est unique, un destin commun pour construire le pays. Tbilissi change tous les jours, tous les jours il y a des progrès, il y a des gens qui travaillent et qui inventent, des entreprises qui s’installent. C’est aussi pour cela que les populations viendront vers vous parce que vous représentez un idéal de vie avec des réalisations pratiques et une façon unique de composer la société.

Il peut y avoir des affrontements politiques. S’ils changent de nature, alors la communauté internationale pourra intervenir. Et la communauté internationale pour la Géorgie, c’est d’abord l’Union européenne qui est votre famille. Nous sommes heureux des progrès que vous avez faits depuis 2008, et nous n’avons pas l’intention d’oublier le document que la France a signé avec la Géorgie et la Russie. Il faut continuer même si c’est un chemin difficile qui prendra sans doute plusieurs années. Mais, pour que vous retrouviez votre pleine souveraineté, il faut que vous vous appuyiez sur cet engagement.

Voilà. Merci de m’avoir invité dans cette Maison de l’Europe. Entre le président Sarkozy et le président Saakachvili, je crois que, lors du dernier voyage, l’entente, les perspectives et les compréhensions ont été vraiment très fortes. Parce que l’Europe est une formidable machine. Merci beaucoup.

Q - (inaudible)

R - Je ne reviendrai pas sur le déclenchement de la guerre en 2008, les historiens diront leur appréciation avec le recul nécessaire. La France lors de sa Présidence européenne, et le président Sarkozy a fait tout ce qu’elle a pu. Nous avons empêché l’armée russe d’arriver jusqu’à Tbilissi. Le président Sarkozy, avec M. Saakachvili et le président Medvedev et M. Poutine ont ensuite engagé une discussion et sont arrivés à un document qui a d’abord arrêté la progression des troupes russes et qui garantissait un retour sur les lignes d’avant le 7. Nous avons envoyé aussi une mission d’observation de l’Union européenne.. Et nous avons constaté qu’il n’a pas été entièrement mis en application.

Oui, vous devez attendre et nous devons continuer à convaincre les Russes de se retirer de l’autre côté des lignes acceptées par le document. Et la communauté internationale doit également convaincre l’ensemble de ses partenaires de respecter les accords de ce document. Nous nous obstinons. Il n’est pas question de démarches militaires et je crois que le gouvernement géorgien dit très clairement qu’il n’y a pas de solution militaire et qu’il est prêt à négocier.

Avons-nous eu tort de parler avec les Russes ? Je ne crois pas, c’était la seule solution. Avons-nous l’espoir que cela change ? Bien sur, nous avons constaté des évolutions dans les relations bilatérales de la Russie avec l’Ukraine et la Pologne, ce qui nous laisse bon espoir pour les échanges entre la Géorgie et la Russie.

Il faut parler avec les Russes, il faut parler de sécurité européenne, notamment à Almaty dans le cadre de la réunion de l’OSCE.

Les ministres des Affaires étrangères polonais, allemand et moi-même - membres du Triangle de Weimar - avons rencontré le ministre des Affaires étrangères russe à Paris et nous avons été d’accord sur beaucoup de points, en particulier sur le problème de Kaliningrad. C’est à Kaliningrad que le président Medvedev avait adressé ces premières demandes sur des contacts, des pourparlers, des négociations, afin de parler de sécurité en Europe. Les Russes ont accepté de tout mettre en œuvre. Parler, c’était reconnaître en effet qu’ils devraient se retirer.

Q - (inaudible)

R - Mesdames, Messieurs, je n’ai pas dit que vous alliez rentrer dans l’Union européenne. L’Union européenne à vingt-sept pays et bientôt trente-quatre, c’est une grande zone. Le président Sarkozy propose qu’il y ait une zone autour de l’Europe, qui s’organise avec des avantages économiques et qui aurait un commerce avec l’Union européenne avec des ententes économiques de sécurité particuliers. Même s’il ne s’agit pas d’intégration, l’entente et le partenariat sont des éléments très importants. Nous avons fait le partenariat euro-méditerranéen, nous avons fait l’Union pour la Méditerranée avec quarante-trois pays.

Vous me demandez si les droits de l’Homme comptent beaucoup. La question des droits de l’Homme compte énormément tout comme la justice. Personne ne rentrera dans l’Union européenne ou dans un partenariat privilégié s’il viole les droits de l’Homme en permanence. Jamais, le respect des droits de l’Homme est une des conditions.

Q - (inaudible)

R - Il y a 30 ans, tout était simple : il y avait les méchants et les bons mais maintenant c’est fini. Quand on est la cible du terrorisme, la situation devient un peu compliquée. Il y a actuellement des oppositions très fortes, un retour du nationalisme très fort, des concurrences économiques beaucoup plus fortes qu’auparavant, y compris dans l’Union européenne.

Il y a des complications qui sont tout à fait nouvelles. Comme modèle, on doit s’appuyer sur l’Union européenne, je ne connais rien de plus inventif. C’est difficile, d’autres pays, d’autres régions veulent s’allier comme en Amérique latine, en Asie, même l’Union africaine fait des tentatives. Cela prend du temps. Pour l’Europe, il a fallu 60 ans. Et vous êtes dans un monde très nouveau, très neuf, vous avez à vous confronter avec une histoire russe aussi.

La France a constaté que les relations ont beaucoup évolué entre la Russie et la Pologne en très peu de temps. Nous pensons qu’il faut parler, que notre voisin doit être notre partenaire. C’est difficile mais cela fonctionne. Je vois évoluer les relations des Russes avec leurs interlocuteurs et cela va plutôt en s’améliorant, même sur les droits de l’Homme. Pour vous qui êtes dans cette situation, je comprends très bien l’urgence et je crois qu’à notre mesure, nous vous aidons.

Q - (inaudible)

R - Nous souhaitions aider les Grecs à résoudre leurs problèmes économiques, parce qu’en les aidant, nous aidons tous les autres pays de la zone euro. Nous avons choisi d’avoir une monnaie commune malgré les difficultés économiques.

Q - (inaudible)

R - Il faut très longtemps. L’Union européenne est une union économique mais cela n’est pas suffisant à mon avis. Ce qui a été fait en des siècles et des siècles ne peut pas se défaire ou se modifier différemment sans un temps impossible à gérer. C’était impossible de penser que nous aurions pu traverser les frontières sans passeport il y a quarante ans, que nous aurions une monnaie commune, l’euro, il y a dix ans. C’était impossible de penser que nous aurions une représentation commune de la politique extérieure il y a deux ans, mais les choses avancent. C’est une union à la fois politique et économique, mais elle est politiquement assez difficile à construire. Les gens qui font l’Europe dans chacun des pays, lorsqu’ils sont au chômage, ils ne croient plus en l’Europe.

Q - (inaudible)

R - Evidemment, c’est à la Géorgie de voir si elle veut un dialogue direct ou pas. Je pense que le dialogue doit être la première des choses, accepter le dialogue engagé et l’aide des organisations internationales. Elles étaient en Abkhazie, en particulier l’OSCE et les Nations unies, mais elles n’y sont plus. La seule qui soit restée, c’est l’Europe. En dehors du dialogue, s’installent en Europe ce que l’on appelle des conflits gelés. Il y en avait un avec l’Abkhazie et à un moment donné, il s’est gelé brutalement. Il faut toujours parler, car quand on ne peut pas parler, cela aboutit à la guerre. Alors, entre la guerre et le dialogue, il y a des périodes à aménager. J’ai compris que le gouvernement de M. Saakachvili était disposé à parler et les autres, pour le moment, ne le sont pas.

Il n’y a pas d’autre solution ! Ce n’est pas en un mot que l’on règle les situations compliquées. C’est en faisant, menant, construisant, inventant un dialogue politique. Il faut, bien entendu, au terme de notre déclaration mais pas seulement, que les Russes se retirent au-delà de la ligne que nous avons définie.

Alors, vous avez l’impression que les pourparlers de Genève sont des pourparlers diplomatiques. Mais savez-vous combien de temps les pourparlers ont eu lieu à Genève pour le Vietnam ? Quatorze ans. Cela ne veut pas dire qu’il faudra attendre 14 ans. L’impatience entraîne peut-être un certain nombre d’inventions mais, dans l’équilibre actuel du monde, je crois qu’il faut parler avant que les conflits n’éclatent. Cela ne suffit pas de dire cela, tout le monde doit parler, d’autant que les conflits, les dangers viennent non pas seulement des grands empires mais également des dangers économiques, des dangers d’extrémisme ou de terrorisme.

Q - (inaudible)

R - Je ne peux pas envisager pour les Géorgiens une démocratie qui leur serait imposée. Une des principales règles de la démocratie, c’est la liberté d’expression, des partis, qui permettent des élections libres. Si les Géorgiens ne s’intéressent pas à la politique et si vous avez plus de 50 % des gens qui s’abstiennent aux élections, c’est dommage ! Mais l’Union européenne peut très bien vous aider sur la progression et la mise en oeuvre des libertés comme la liberté de la presse. Cela d’ailleurs est prévu dans le projet d’association entre la Géorgie et l’Union européenne./.

Dernière modification : 03/08/2010

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