Entretien de Pierre Lellouche avec l’hebdomadaire "l’Express"

(Paris, 4 mai 2010) - Entretien du Secrétaire d’Etat chargé des Affaires Européennes, Pierre Lellouche, avec l’hebdomadaire "l’Express".

Q - Quelles leçons tirez-vous de la crise grecque ?

R - La crise grecque est le produit de deux phénomènes : le premier, extérieur à l’Europe, tient à la spéculation financière, effrénée, d’un capitalisme mondial dérégulé. Les mêmes qui ont mis en faillite bon nombre d’institutions financières en 2008, qu’il a fallu sauver par d’énormes refinancements publics, se retournent aujourd’hui contre les Etats en spéculant contre eux.

Le deuxième phénomène, c’est vrai, est européen. Il tient à la fois aux limites du système de Maastricht que nous connaissions depuis le début - une monnaie unique sans gouvernement économique commun, sans politiques fiscale et sociale communes - mais aussi aux déficits grecs excessifs en partie dissimulés par des statistiques plus ou moins frelatées. Le déficit grec annoncé était de 6 % en octobre, il est passé à 14 % en avril !

Voilà pourquoi l’Europe n’a pas réagi plus rapidement et fortement dès le début de la crise, ce qui a accru la frénésie des marchés.

Q - Comment réagir à l’avenir ?

R - Dès le début, la France a eu raison de dire qu’il était hors de question de décréter la faillite d’un Etat membre de la zone euro. Mais par ailleurs, ni l’Allemagne ni la France ne souhaitaient donner de chèque en blanc. Le point d’équilibre a donc été trouvé. Mais chacun voit bien, et c’est le sens de l’initiative commune adressée par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel au président du Conseil, Herman Van Rompuy, qu’il faudra, au-delà de la sortie de cette crise, traiter les problèmes de fond. En Europe, c’est la "gouvernance économique", c’est-à-dire la convergence des politiques économiques et budgétaires et la surveillance mutuelle de celles-ci.

A l’extérieur de l’Europe, la mise en place d’une régulation financière acceptée par tous, y compris par les Etats-Unis et la Chine, sur les agences de notation, les fonds spéculatifs, la rémunération... C’est pour cela qu’en 2008 Nicolas Sarkozy avait inventé le G20. Il a l’ambition d’instaurer un nouveau Bretton Woods. La Présidence française du G20 en 2011 sera l’occasion, je l’espère, d’aboutir.

Q - Le tandem franco-allemand a été secoué...

R - Mais sans ce tandem, rien ne marche en Europe ! Vous noterez que le président ne s’est pas posé en donneur de leçons auprès de la chancelière. Quant à moi, je ne me pose pas en censeur de l’Allemagne. On a trop tendance, côté français, à entonner, depuis 1918, la chanson "l’Allemagne paiera" ! Si elle a hésité, c’est vrai, si la majorité de son opinion publique et une bonne partie de sa classe politique ont rechigné à ouvrir le carnet de chèques, c’est d’abord parce que le poids de l’Histoire est toujours là. La République de Weimar est morte et Hitler est arrivé au pouvoir à cause de la crise et de l’hyper-inflation. Ce souvenir est toujours vivace. Il y a aussi le fait que les Allemands ont fait beaucoup d’efforts depuis dix ans, sous Schröder notamment, pour améliorer leur compétitivité, pendant que nous, Français, sous Jospin, faisions les trente-cinq heures. Et beaucoup d’Allemands ne comprennent pas pourquoi, travaillant jusqu’à 67 ans, ils devraient financer la retraite à 53 ans et quatorze mois de salaire ailleurs.

Enfin, l’Allemagne réunifiée, vingt ans après la chute du mur de Berlin, aspire simplement à être un Etat comme les autres. L’idée d’un "devoir" européen particulier en raison des crimes des pères s’éloigne peu à peu. C’est ainsi. Quant à nous, Français, il est impératif que nous tenions nos engagements pour 2013 en matière de réduction des déficits publics. La réforme des retraites est, à cet égard, un signal fondamental. Je note au passage l’incohérence des socialistes : on soutient d’un côté le plan de rigueur imposé aux Grecs par l’Europe, le FMI et son directeur, Dominique Strauss-Kahn, mais de l’autre on repousse (aux calendes "grecques", si j’ose dire) notre propre réforme des retraites en jugeant celle-ci, comme l’a fait Mme Aubry, précipitée. Pourtant, le principe de réalité devrait valoir pour tous... ./.

Dernière modification : 21/10/2010

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