Entretien de Pierre Lellouche avec le quotidien "Le Figaro".

(Paris, 22 janvier 2010) - Entretien du Secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, Pierre Lellouche, avec le quotidien "Le Figaro".

Q - La relance de l’entente franco-allemande est-elle votre priorité ?

R - C’est ma priorité depuis mon arrivée au ministère, en juin. Nous avons d’abord travaillé au niveau des symboles, avec la célébration de l’anniversaire de la chute du mur de Berlin, qui a donné lieu, à Paris, à la grande fête de la place de la Concorde que nous avons organisée et qui a été diffusée dans plusieurs millions de foyers allemands et français. Puis il y a la célébration du 11 novembre. Sur le fond, avec mon homologue Werner Hoyer, nous avons décidé d’être pleinement les coordinateurs de la coopération franco-allemande. Nous remettons - et c’est une première - une lettre commune au président de la République et à la chancelière dans laquelle nous énumérons une quarantaine d’idées pour approfondir la relation entre nos deux pays. Il y a là des propositions qui vont des transports aux institutions en passant par les problèmes économiques ou de société, qui visent toutes à intensifier la relation franco-allemande. Il reviendra aux deux chefs d’Etat d’annoncer les propositions qu’ils entendent retenir lors du Conseil des ministres franco-allemand du 4 février.

Q - En France, on dit que les Allemands sont réticents à une relance des relations avec Paris et, en Allemagne, on dit que les Français ne sont pas sérieux…

R - Je suis conscient de ces perceptions. Pourtant, la réalité est que l’intimité entre nos deux pays est sans égale en Europe et dans le monde. S’il n’y a pas d’accord entre la France et l’Allemagne, il ne se passe pas grand-chose en Europe. Et quand nous nous mettons d’accord, nous entraînons tout le monde. Nos deux pays n’ont pas de droits supplémentaires par rapport aux autres mais ils ont, compte tenu de l’histoire, une responsabilité particulière au service de l’Europe. En ce début de XXIème siècle, seule leur entente peut faire que l’Europe existe dans la mondialisation. Ce n’est pas facile, mais l’essentiel est que la volonté existe de part et d’autre au plus haut niveau.

Q - Comment voyez-vous votre rôle dans le gouvernement ?

R - Ce secrétariat d’Etat n’est rien d’autre que la fenêtre du gouvernement sur la famille européenne. Dans vingt-cinq ans, l’Union européenne pèsera à peine 6 % de la population mondiale et la France 0,6 %. Si la France, comme le veut Nicolas Sarkozy souhaite faire entendre sa voix et défendre ses intérêts dans le monde, alors nous avons un besoin vital de ce multiplicateur de puissance qu’est l’Union européenne, avec ses 500 millions d’habitants et la force de frappe que représente le tiers du PNB de la planète. Ceci posé, je suis très conscient que 55 % des Français ont dit non au référendum constitutionnel et que 60 % se sont abstenus aux dernières européennes. Il faut que la France non seulement n’ait pas peur de l’Europe, mais qu’au contraire elle s’approprie la machine européenne, qu’elle s’en serve pour défendre ses intérêts.

Q - Quelles initiatives comptez-vous prendre ?

R - Ma priorité, c’est l’emploi et la sortie de crise. C’est pour cela que je reçois régulièrement les dirigeants économiques et les syndicats. Je travaille également sur les fonds structurels qui reviennent à la France et m’investis beaucoup sur la situation des travailleurs transfrontaliers en allant au contact des citoyens et des élus dans la région. Je veux aussi, avec le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, développer la pédagogie de l’Europe dans les collèges et les lycées en délivrant une éducation civique européenne. Enfin, je veux mettre en place une université de l’Europe, pour qu’il y ait en France un lieu où tous les citoyens pourront s’informer sur les institutions qui peuvent leur servir.

Q - Qu’attendez-vous de ce semestre de mise en route des institutions du traité de Lisbonne ?

R - Depuis le 1er janvier, l’Europe dispose enfin d’une boîte à outils institutionnelle adaptée aux Vingt-sept. Mais ces différents instruments sont encore en rodage, nous assistons à des luttes d’influence entre ces différents pôles, Commission, Parlement européen et, bien sûr, les Etats, chacun essayant de trouver sa place. L’installation à partir du mois d’avril du service extérieur de l’Union sera une étape très importante. Du côté français, nous avons décidé de jouer le jeu à fond. L’idée de voir émerger un service diplomatique européen n’était pas accueilli favorablement par les différentes technostructures… Mais le président de la République, Angela Merkel et Gordon Brown sont déterminés à ce que l’Europe se dote d’un véritable instrument d’influence en commun.

Q - N’y a-t-il pas une confusion entre le rôle de la présidence tournante, celui du président de l’Union, du haut-représentant… ?

R - Nous sommes pour l’application intégrale du Traité de Lisbonne. Après la présidence espagnole, qui sert en quelque sorte de phase transitoire, Herman Van Rompuy, et lui seul, s’exprimera au nom de l’Union européenne. Quant à Catherine Ashton, elle aura pour tâche de fabriquer de la cohérence, non seulement entre les politiques étrangères des Etats mais aussi au niveau de l’ensemble de l’action extérieure de la Commission. Rien de tout cela n’est facile.

Q - Comment jugez-vous la réaction européenne au séisme en Haïti ?

R - Le drame d’Haïti a servi de tout premier test pour la nouvelle architecture européenne. On aurait pu espérer un délai de réaction plus court, une visibilité plus grande, dès le début. Mais tout le monde n’est pas Nicolas Sarkozy… Il faut savoir cependant que l’urgence humanitaire est une compétence partagée entre les Etats et l’Union. Les Etats, France en tête, ont bien réagi. L’Europe, elle, a su réunir les fonds nécessaires pour gérer la crise (près de 500 millions d’euros) et je ne doute pas qu’elle s’investira dans la reconstruction. Ceci posé, il est grand temps que l’Europe se dote d’une force de réaction humanitaire qui lui permette de réagir plus vite.

Q - Quelles sont vos priorités pour le Conseil européen du 11 février, qui sera consacré à la coordination des politiques économiques ?

R - Il faut d’abord saluer cette initiative du président Van Rompuy consacré au principal sujet aujourd’hui sur la table : la sortie de crise et l’emploi. La situation demeure précaire. Même si nous sortons, nous Français, avec les Allemands, de la récession, le chômage atteint 10 % en Europe. Il ne faut surtout pas relâcher la pression sur la régulation financière. Je suis très inquiet de voir que certaines leçons n’ont toujours pas été apprises. Si nous avons été les premiers à proposer la taxation des bonus avec Londres, les montants des bonus distribués aux Etats-Unis sont effrayants (145 milliards de dollars) alors que beaucoup de gens ont tout perdu et que les banques ont été recapitalisées par des centaines de milliards de dollars d’argent public. Il faut ensuite coordonner les politiques économiques. En Europe, elles le sont de facto, parce que les plans de relance sont assez parallèles, et l’on n’imagine pas de les lever tout de suite. En ce qui concerne les déficits, des engagements précis ont été pris des deux côtés du Rhin. Un autre sujet s’impose désormais : celui du risque de désindustrialisation de nos pays. Face aux pôles émergents, nous devons garder la capacité de créer des emplois pour la fabrication de richesse chez nous, ce qui implique une sorte de révolution mentale dans certaines structures bruxelloises. Nous voulons dire que le marché unique n’est pas une fin en soi. La question n’est pas tant de savoir si la concurrence est parfaite, mais s’il y a encore des travailleurs européens pour produire des biens face à la compétition d’autres pays qui ne s’embarrassent pas de nos normes sociales ou environnementales. Ce qui implique de bâtir une véritable politique industrielle commune.

Q - Le chassé-croisé avec la Commission à propos d’une délocalisation de la Clio en Turquie montre que ce genre de discours n’est pas compris à Bruxelles…

R - En février dernier, l’Etat français a investi plusieurs milliards dans notre industrie automobile dans le cadre du plan de relance, tout simplement parce que cette industrie représente 10 % de nos emplois. J’ai immédiatement répondu à la commissaire à la Concurrence Neelie Kroes, qui s’interrogeait sur la légalité de nos exigences en matière d’emploi, que rien dans ce qui a été discuté il y a un an avec la Commission n’interdit à la France de demander le maintien des usines chez elle ! L’Etat actionnaire peut parfaitement demander que l’argent du contribuable soit utilisé à préserver l’emploi chez nous plutôt qu’en Turquie. Sur ce point je pense que notre position fera école. Dans une Europe à 10 % de chômeurs, la priorité de l’emploi s’impose à tous y compris à Bruxelles.

Q - Le projet de taxe carbone est un autre sujet controversé en Europe…

R - En matière de climat, Copenhague a montré qu’il ne suffisait pas que l’Europe soit elle-même unie et vertueuse pour entraîner automatiquement le reste du monde. L’exemplarité ne suffit pas si elle ne s’appuie pas sur une dissuasion nécessaire. Nous n’allons pas laisser nos entreprises être les seules à être surtaxées pour sauver la planète, sauf à détruire définitivement nos emplois, c’est-à-dire notre équilibre social. C’est une question qui fera l’objet d’un débat. Tout le monde n’est pas prêt. Le prochain rendez-vous est en juin à Bonn. Nous avons un travail de pédagogie à faire. Etre Européen, c’est donner l’exemple de la sauvegarde de l’environnement, et c’est donc être en faveur d’une taxe carbone aux frontières.

Dernière modification : 04/11/2010

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