"Europe : les nouveaux horizons"

Editorial du Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, Bernard Kouchner, publié dans la revue "Mondes - Les cahiers du Quai d’Orsay" - (Paris, mars 2010).

Europe : les nouveaux horizons

Longtemps, l’Europe unie fut l’espoir impossible des peuples européens las des rivalités, des conflits fratricides et des volontés de domination. Il fallut des siècles de guerres et de souffrances sans nom pour donner corps à ce rêve et le fertiliser. Il fallut aussi le long cheminement des hommes, la marche des idées et la maturation des esprits pour structurer ce nouvel espace politique, le faire vivre et prospérer.

Le résultat de ces années d’efforts, d’obstination et de foi en l’avenir est un territoire de vingt-sept pays où le citoyen, la paix, des valeurs universelles et le libre commerce constituent le cœur d’un système politique et social unique au monde.

Grâce à l’engagement de femmes et d’hommes remarquables - Robert Schuman, Paul-Henri Spaak, Jacques Delors, Simone Veil, Michel Rocard pour ne citer que ceux-là -, l’Europe est devenue l’Europe : une mosaïque de nations qui s’est volontairement convertie en une Union forte aujourd’hui de cinq cents millions de citoyens. Une démarche sans précédent dans l’histoire humaine, il faut le rappeler, qui fait de l’Union européenne, - deuxième démocratie du monde - un modèle.

De même faut-il souligner que, à l’exception des conflits de l’ex-Yougoslavie, la paix qui prévaut depuis soixante ans sur notre continent est le résultat le plus concret, quoique souvent négligé, de la construction européenne.

L’Union européenne trouve aujourd’hui une nouvelle expression dans la mise en place du Traité de Lisbonne. Celui-ci n’est ni un aboutissement, ni un couronnement. Il est une étape, mais une étape majeure, disons même vitale si on la rapporte aux enjeux mondiaux que nous devons relever.

Après avoir longtemps travaillé à trouver sa propre cohérence et à satisfaire les aspirations des pays qui la composent, l’Europe est mieux structurée et mieux armée pour se projeter désormais vers l’extérieur. Avec l’efficacité qu’on attend d’elle.

La nouvelle architecture institutionnelle de l’Union, fondée sur ses acquis, la met en position d’aborder une nouvelle phase de son histoire : le Traité de Lisbonne lui donne enfin la voix et l’incarnation qui lui manquaient pour affronter, unie et résolue, les problèmes économiques, sociaux et politiques qui se présentent à elle.

Sans une Europe unie, sans une Europe de la sécurité et de la défense, l’Union ne peut espérer aucun rôle dans le monde.

Un président du Conseil stable, Herman Van Rompuy, nommé pour deux ans et demi, un haut-représentant, vice-président de la Commission, nommé pour cinq ans, Catherine Ashton, sont les deux personnalités qui vont représenter l’Union européenne, la faire entendre et respecter.

Nous avons trop longtemps souffert de n’avoir pas de responsables identifiables pour ne pas nous réjouir de ces nominations.

Elles surviennent à un moment où l’Europe doit occuper toute sa place et jouer pleinement son rôle sur la scène internationale. La présidence stable du Conseil des Affaires étrangères assurée par le haut-représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité redistribuera en ce sens les responsabilités au niveau des ministres des Affaires étrangères européens.

Naturellement, un certain délai sera nécessaire avant que l’action extérieure de l’Union acquière toute sa visibilité.

La crise géorgienne, les crispations iraniennes, les sommets des G7 puis du G20 à Pittsburgh, la Conférence de Copenhague sur le climat, l’aide européenne à Haïti après le tremblement de terre et, plus récemment, le soutien unanime apporté à l’un de ses Etats membres, ont montré que l’Europe était capable désormais de parler d’une seule voix et que cette voix portait.

Il le fallait. Le temps n’est plus où, par la vertu de sa seule existence et de son exemplarité, l’Europe pouvait se cantonner dans le rôle du spectateur engagé. En une décennie à peine, le monde s’est métamorphosé de façon spectaculaire.

Des géants émergent - la Chine, l’Inde, le Brésil -, nations de taille continentale peuplées de milliards d’habitants, emportées par leur croissance économique, leur poids politique et leur ambition légitime d’être reconnues comme des puissances qui comptent.

Partenaires autant que nouveaux compétiteurs, ces pays-continents imposent à l’Europe de devenir, elle aussi, un acteur mondial en mettant à profit son unité et ses nouvelles institutions.

L’Europe ne peut plus rester dans l’attente de ce qui va advenir. Elle doit afficher sa personnalité, prendre ses responsabilités et vouloir son destin dans un monde qui n’est plus à son image et qui ne l’attend pas. Elle doit assumer son rôle planétaire et affirmer sa volonté politique, elle que ses grandes entreprises ont déjà hissée au rang de première puissance économique mondiale. Le temps est venu pour l’Europe de convertir son énergie commerciale et sociale en une dynamique politique capable d’affirmer sa présence et de prendre en compte les nouvelles réalités géopolitiques. Faute de quoi, elle perdrait sa place et son influence dans un monde de plus en plus enclin à se passer d’elle.

Nul ne peut affirmer encore si, comme le pensait Montesquieu, l’Europe sera un jour "un Etat composé de plusieurs provinces" mais, quelle que soit la configuration, entre voie intergouvernementale et voie fédérale, qu’elle finira par adopter, nous savons tous qu’elle doit devenir l’un des grands pôles politiques de la planète.

Nous savons aussi qu’après avoir fait l’Europe, il nous faut désormais faire les Européens.

L’Europe s’est constituée sans drame, mais aussi sans ferveur. Or l’adhésion des Européens à l’ambition européenne est une des clés de sa réussite. C’est pourquoi il nous faut leur expliquer sans relâche qui nous sommes et ce que nous voulons être. Tel est le sens du dossier consacré à l’Europe de ce nouveau numéro de Mondes./.

Dernière modification : 19/03/2010

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