Journée du réseau français dans le monde

(Paris, 21 juillet 2010) - Conférence conjointe du Ministre des Affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner, du Ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterand, et de l’Ambassadeur en mission pour l’action culturelle extérieure, Xavier Darcos.

Allocution de M. Bernard Kouchner

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Président, Directeur exécutif,

Monsieur l’Ambassadeur,

Monsieur le Président, Cher Olivier,

Monsieur Hervé Gaymard

Mme Sylvie de Borieu

Le parlement a adopté, il y a quelques jours, la loi créant l’Institut français, l’agence qui sera dorénavant la marque de notre diplomatie culturelle dans le monde. Cette création s’inscrit dans une réforme d’ensemble de notre diplomatie d’influence, la plus importante menée par la France depuis des décennies.

Je suis heureux de pouvoir vous présenter cette innovation et de répondre à vos questions. Je suis ravi de pouvoir le faire avec Frédéric Mitterrand et Xavier Darcos. Frédéric Mitterrand, avec l’ensemble de son ministère, est bien sûr très étroitement associé à la réforme de notre action culturelle extérieure. Depuis le début, Frédéric Mitterrand et moi avons travaillé ensemble. Il est évident que lorsque l’on s’intéresse à la projection culturelle de la France, on doit être étroitement associé au ministère de la Culture. Quant à Xavier Darcos, vous le savez, c’est lui, et nous nous en réjouissons, qui devrait diriger la nouvelle agence.

Je voudrais également signaler la présence au premier rang de deux personnalités qui ont beaucoup compté dans ce succès. Dominique de Combles de Nayves, qui a commencé à travailler sur le sujet il y a presque un an et qui a activement préfiguré l’agence culturelle. Olivier Poivre d’Arvor, le directeur de CulturesFrance, qui a participé ces dernières années à tous les efforts de rénovation de notre politique culturelle extérieure et qui, tout au long de ce processus, m’a apporté ses précieux conseils.

Pourquoi une réforme dans le domaine de la diplomatie culturelle ? Je crois que la réponse est simple. Cette réforme, cela fait des années que nous aurions dû la faire ! Cela fait des années qu’elle était réclamée, notamment par les milieux de la culture, par les parlementaires, de gauche comme de droite ! Tous ont reculé devant la difficulté ! Car il est toujours plus facile de s’accommoder des conformismes que de les bousculer !

Une réforme était nécessaire, parce que, comment ne pas le voir, la culture et le savoir jouent plus que jamais un rôle décisif dans le monde global ! Il ne faut pas se dissimuler la réalité : il y a aujourd’hui une bataille du "soft-power". Les grandes démocraties occidentales comme les puissances émergentes le savent : si elles veulent compter dans le monde de demain, elles doivent être capables de projeter leurs contenus culturels, influencer l’agenda des idées, promouvoir leur langue, attirer les futures élites dans leurs écoles et leurs universités. Elles savent qu’une grande nation, comme le disait Hugo, ce n’est pas seulement une armée puissante et un vaste territoire, mais aussi la capacité de conquérir les cœurs et les esprits.

La France, qui la première a eu l’intuition de la diplomatie culturelle, se devait d’être au rendez-vous. Il était urgent qu’elle rénove son dispositif de diplomatie d’influence afin de le rendre plus efficace, plus visible. J’ai fait le choix d’une réforme qui, je le crois, est ambitieuse et en même temps progressive, maîtrisée. Certains estiment qu’elle va trop loin. D’autres pas assez. J’y vois le signe que c’est une bonne réforme, marquée par le souci de prendre en compte l’ensemble des exigences qui pèsent sur notre politique extérieure.

Au cœur de la réforme, il y a donc la création d’une agence culturelle extérieure. Cette agence culturelle, c’est une quadruple nouveauté :

- 1ère nouveauté : un dispositif plus cohérent et plus lisible ; l’agence s’appuiera sur les 143 centres culturels français à l’étranger (élargis grâce à leur fusion avec les services culturels d’ambassade), qui seront ses relais et qui porteront le même nom qu’elle, à savoir "Institut français" ; désormais, la diplomatie culturelle française avancera, dans le monde, sous un même nom, un même label, ce qui était indispensable à l’heure de la mondialisation. L’agence à Paris et les centres culturels à l’étranger auront une relation de travail permanente, sur la programmation des activités, sur la gestion des hommes et des crédits. Dans une dizaine de postes, nous irons plus loin en expérimentant un rattachement juridique du réseau à l’agence, étant entendu que, de toute façon, l’un et l’autre doivent former un dispositif intégré.

- 2ème nouveauté : des missions élargies. La future agence reprendra les compétences de l’association CulturesFrance, à laquelle elle se substitue. Elle fera donc la promotion de nos artistes et de nos contenus culturels (cinéma, livre, arts de la scène, arts visuels). Mais, elle développera aussi des missions nouvelles. Elle devra d’abord, mission fondamentale, promouvoir la langue française. Elle devra également diffuser les idées, les savoirs, la culture scientifique de notre pays ; faire en sorte que la France soit plus présente dans les grands débats qui agitent le monde. Enfin, elle formera les personnels qui concourent à la politique culturelle extérieure de la France.

- 3ème nouveauté : le statut de l’agence. L’Institut français sera un établissement public industriel et commercial, statut qui offre une plus grande souplesse de gestion et permet d’évoluer dans un contexte concurrentiel ; statut qui, en même temps, permet d’ancrer l’opérateur dans la sphère publique, car CulturesFrance, ne l’oublions pas, était une association.

- 4ème nouveauté : l’agence associera de façon plus forte tous ceux qui concourent à notre politique culturelle extérieure, en particulier le ministère de la Culture, les grands établissements culturels, les collectivités territoriales, les représentants des industries culturelles, de l’audiovisuel, des cultures numériques. Tous auront leur place dans les organes de gouvernance de l’agence. C’est ce qui lui donnera sa légitimité. Un partenariat nouveau sera établi avec le réseau associatif des Alliances françaises, qui complète et prolonge celui de l’Institut français.

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Frédéric Mitterrand - Messieurs les Ministres, Cher Bernard Kouchner, Cher Xavier Darcos, Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Si la culture française a toujours été une référence et un point de repère dans le monde, c’est bien sûr du fait de l’excellence propre de ses artistes, de ses écrivains et de ses intellectuels, mais c’est aussi, nous le savons, grâce à la puissance de projection d’une diplomatie culturelle qui a su offrir très tôt à notre culture un espace de rayonnement et de partage à sa mesure.

A l’heure où ne cesse de s’amplifier le mouvement de la mondialisation - économique bien sûr, mais aussi indissociablement culturelle -, à l’heure de l’explosion numérique qui ouvre plus largement que jamais les frontières et permet à nos écosystèmes culturels de communiquer, à l’heure où nos partenaires, notamment les pays émergents, sont en train de développer leurs réseaux, il était devenu nécessaire que nous repensions ensemble notre action culturelle extérieure et lui donnions un nouvel élan. Dans ce contexte, il nous fallait réfléchir aux moyens d’être mieux organisés, plus efficaces, plus présents encore, et pour cela élaborer un nouvel instrument de notre essor culturel.

C’est pour relever ce défi que mon collègue et ami Bernard Kouchner a choisi, avec mon plein soutien, de mener une réforme d’envergure, qui s’incarne aujourd’hui avec la création de cet Institut français.

La concertation entre nos deux ministères, qui a présidé à la création de cette agence, se prolongera dans la définition collective de ses orientations stratégiques, ainsi que le précise explicitement la loi. Une synergie étroite entre nos ministères a été, est et restera une nécessité pour renouveler sans cesse l’action culturelle extérieure de la France et pour mieux servir et faire connaître à l’étranger notre création et notre patrimoine. Bernard Kouchner et moi-même en sommes persuadés.

Dans le domaine cinématographique et des industries culturelles, par exemple, le soutien à la circulation des œuvres et des auteurs ne pourra se faire qu’en étroite liaison avec les établissements publics du ministère de la Culture et de la Communication, à savoir le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) et le CNL (Centre national du livre), mais aussi avec les organisations professionnelles chargées de leur exportation, UniFrance, le Bureau export de la musique ou le Bureau international de l’Edition française.

La promotion du spectacle vivant et des arts plastiques sera également au cœur des missions de l’Institut français. Car, pour les artistes et les institutions culturelles françaises, la diffusion de leurs créations hors de nos frontières est un enjeu de plus en plus crucial, tant en termes économiques que de notoriété.

Un outil de cette promotion - auquel Bernard Kouchner et moi-même accordons la même attention - consistera à développer le réseau des résidences d’artistes en France et, réciproquement, à mieux utiliser les résidences à l’étranger pour l’accueil des artistes français. Dans ce domaine, une meilleure coordination et une meilleure information sont hautement nécessaires, et ce sont des tâches que le futur Institut pourra assumer.

Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation multiculturelle, nous avons également besoin, plus que jamais, d’une exigence de visibilité. C’est pourquoi l’Institut français doit jouer un rôle essentiel dans le domaine de l’information concernant l’offre culturelle française, tout particulièrement sur Internet. Cette exposition sur la Toile est à mes yeux une priorité - comme en témoigne mon engagement résolu en faveur de la numérisation de notre patrimoine. C’est par excellence un domaine où les actions menées par l’Institut, le Quai d’Orsay et mon ministère doivent être pensées de manière globale, afin d’offrir une information de référence la plus large possible, tant au grand public étranger qu’aux professionnels de nos pays partenaires. Mieux informés de notre offre culturelle, ils seront mieux à même de pouvoir l’accueillir, sur leurs scènes comme dans leurs établissements.

Parmi les nouvelles missions confiées à l’Institut français, la formation des personnels du réseau culturel à l’étranger constitue également une avancée importante. Ce personnel est de grande qualité, j’ai pu le constater aussi bien par le passé, que depuis un an à l’occasion de mes nombreux déplacements à l’étranger. Mais nous pouvons faire mieux encore, en apportant systématiquement, à chaque diplomate culturel, une formation complète aux métiers de la culture. Dès cette année d’ailleurs, nous avons entrepris de renforcer la coopération entre nos deux ministères afin d’accueillir en formation davantage d’agents de terrain : et c’est une dynamique que la création de l’Agence va nous permettre de renforcer.

L’un des grands enjeux de notre présence internationale, c’est aussi, bien sûr, la diffusion de la langue française à l’étranger. Il revient naturellement au ministère de la Culture et de la Communication d’animer et de coordonner la politique linguistique de la France. Mais je suis persuadé que la prise en charge, par l’Institut français, de ce secteur essentiel de notre action extérieure qu’est la francophonie, nous permettra d’imaginer de nouvelles formes de promotion de notre langue, notamment par Internet.

Il est clair que, pour chacune de ses missions, l’Institut français aura besoin de s’appuyer sur l’expérience et l’expertise de mon ministère et de ses établissements publics, dont l’activité internationale est devenue une dimension fondamentale. C’est au sein de mon ministère, de ses grands musées, de ses scènes nationales, de ses établissements d’enseignement supérieur que se trouve le terreau indispensable au rayonnement de la culture française. Là aussi, je puis vous assurer que le soutien du ministre de la Culture et de la Communication à l’action du futur Institut sera total.

Ainsi repensé, réorganisé et réorienté, l’Institut français deviendra un "passeur de cultures" - non seulement de notre culture à l’étranger, mais aussi, en retour, des autres cultures accueillies chez nous, à travers les Saisons et les Années consacrées à divers pays partenaires, en pleine concertation avec le ministère de la Culture et de la Communication.

Cet accueil des cultures étrangères au sein de notre espace culturel, et j’ai envie de dire de notre espace de désir, est à mes yeux primordial. Car je suis convaincu que notre culture ne peut vivre et s’épanouir que dans le dialogue et l’échange avec les créateurs et artistes de cultures différentes. Oui, notre rayonnement culturel à l’étranger sera d’autant plus fort que nous saurons nous-mêmes nous enrichir de la culture des autres. Et là encore, l’articulation entre l’action de chacun sera une condition sine qua non, et je me réjouis qu’elle soit pleinement remplie.

Je voudrais enfin féliciter, comme elle le mérite, l’équipe de CulturesFrance et son directeur, Olivier Poivre d’Arvor, pour le travail accompli avec autant d’intelligence que de sensibilité et de détermination, et assurer Xavier Darcos, ambassadeur chargé de la préfiguration de ce futur Institut français, de mon plein soutien, de mon entière confiance, et de la plus grande disponibilité de mon ministère à travailler de concert avec lui pour relever ce défi d’une action culturelle extérieure repensée, renouvelée et renforcée.

Grâce à ce nouveau souffle et à ce nouvel élan, l’Institut français - cœur battant de notre réseau culturel - pourra jouer pleinement, partout dans le monde, son rôle de levier de notre diplomatie culturelle - une diplomatie d’autant plus active qu’elle sera plus accueillante.

Je vous remercie.

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Xavier Darcos - Tout d’abord, je voudrais dire que je suis très fier d’avoir reçu la confiance du président de la République, à la demande des deux ministres ici présents, pour assurer la préfiguration puis la présidence de cette nouvelle Agence, dont je mesure les enjeux, l’importance et les ambitions, dans un contexte mondial nouveau. J’ai aussi acquis la conviction que c’était un outil absolument indispensable. Les outils qui ont existé jusqu’à présent ont eu évidemment leur utilité mais il fallait passer à une nouvelle phase.

Donc, merci à vous deux. Evidemment, c’est plus facile quand nous sommes amis, mais je veux témoigner devant ceux qui nous écoutent que nous nous sommes vus plusieurs fois et que les ministres ont pris le temps d’accompagner la mise en place de cette Agence et ont soutenu le préfigurateur que je suis.

La deuxième remarque que je voudrais faire, c’est que j’ai été très frappé par la mobilisation de tous pour que les choses se déroulent bien. Je parle non seulement, évidemment, des services des ministères concernés, du Secrétaire général, Cher Pierre, du directeur de cabinet du ministère de la Culture, Cher Philippe, de Dominique Combles de Nayves mais aussi de la volonté de passer le relais d’une bonne manière grâce à la vieille amitié qui me lie à Olivier Poivre d’Arvor et Jean Guéguinou. Nous nous sommes beaucoup vu, nous avons bien travaillé. Il n’y a absolument pas ce sentiment que l’on a parfois que quelque chose de nouveau vient déranger ce qui existait, que les choses se passent mal ; pas du tout, tout le monde s’y est mis, tout le monde a travaillé ensemble, j’en suis très heureux. Hervé Gaymard nous a aussi beaucoup aidés pour comprendre comment le texte se constituait ; les parlementaires se sont mobilisés. Vraiment, tout le monde a voulu que cela fonctionne et je voulais le dire ici devant la presse.

J’ai été très frappé au quotidien par la qualité de mes interlocuteurs, à commencer par Philippe Errera, bien sûr, mais aussi par la direction générale de la mondialisation et des partenariats, Christian Masset, et vous, Madame Borione. Tout le monde nous a aidés. La cheville ouvrière de CultureFrance, c’est aussi Aldo Herlaut qui a été extrêmement présent et je l’en remercie. Bref, tout le monde a voulu que cela réussisse.

Troisième remarque, et je m’en tiendrai là puisque le contenu a été présenté. Pourquoi fallait-il un nouvel outil international ? Tout simplement parce que la mondialisation a fait que la culture n’a jamais été aussi présente sous forme d’échanges. Jamais on a autant échangé qu’aujourd’hui, mais avec une très grande inégalité : avec une très grande inégalité de la répartition ; avec une très grande inégalité de la volonté d’intervention. On voit par exemple aujourd’hui que les Instituts Confucius se développent dans le monde ; ils n’existaient pas il y a 20 ans.

D’une manière générale, les moyens d’influence ont beaucoup changé - tout à l’heure, Bernard Kouchner parlait du "soft power". Les moyens d’influence, ce n’est plus simplement le fait d’exposer, d’être présents ou d’avoir une vitrine dans un pays. Il faut être un acteur autrement - tout à l’heure Frédéric Mitterrand donnait l’exemple des résidences. Tout ceci doit être conduit dans un contexte marqué par une très grande méfiance qui s’est installée face à un impérialisme culturel, face à l’hypothèse d’une culture unique - une culture américaine pour parler clair - qui ne favoriserait pas la paix et qui, au contraire, enrichirait des conflits.

Il fallait donc, en effet, un institut, une agence missionnée par le ministère de la Culture et de la Communication et par le ministère des Affaires étrangères et européennes, en collaboration avec d’autres ministères et organismes concernés. Concernant la culture, le savoir et la langue française, je pense en particulier au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et à celui de l’Education nationale, représenté par ses directeurs, ainsi qu’aux grands acteurs culturels que sont les collectivités territoriales, et les grands établissements publics qui, eux-mêmes, ont des politiques culturelles à l’étranger extrêmement puissantes. Il fallait qu’ensemble nous concevions une manière d’agir unifiée.

Ma dernière remarque, c’est qu’évidemment un tel projet a exigé un formidable engagement de la part de Bernard Kouchner. Mais il a aussi suscité beaucoup d’attention, voire d’inquiétude de la part de ceux qui étaient déjà à l’œuvre. Qu’est-ce que c’est que cette chose nouvelle ? Qu’est-ce que c’est que cette volonté de mettre en réseau, en quelque sorte de fédérer tout le monde ? Et l’autonomie des postes ? Et la responsabilité des ambassadeurs ? Et les initiatives locales, ne vont-elles pas disparaître ? Evidemment non.

L’expérimentation des dix Instituts qui seront directement rattachés au pôle central de Paris nous permettra de voir comment le dispositif fonctionne. Il s’agit surtout d’un fonctionnement administratif nouveau, qui permettra notamment la formation des personnels, dont tu as parlé Bernard, à juste titre. Il s’agit d’une politique de formation, de gestion des carrières bien meilleure que ce que l’on pouvait faire naguère mais qui, pour autant, n’a pas l’intention de caporaliser ou d’empêcher des initiatives locales.

Tout notre travail, le travail du président en tout cas, sera de faire en sorte qu’il y ait une lecture globale mais que les initiatives locales ne soient pas abandonnées. De ce point de vue, je voudrais dire que le projet de convention d’objectifs-moyens avec l’Alliance française est, pour nous, essentiel parce qu’il n’y a pas de culture sans la langue et pas de culture française sans la langue française. L’Alliance française joue un rôle considérable à cet égard pour avoir un maillage unique sur l’ensemble de la planète.

C’est donc un outil assez sophistiqué, assez complexe à mettre en place mais dont je crois profondément qu’il est à la fois indispensable et extrêmement porteur pour le rayonnement de la France et de sa culture à l’étranger.

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Bernard Kouchner - Rien n’aurait été possible sans la participation des agents du ministère des Affaires étrangères et européennes. Et loin d’avoir été en permanence un obstacle, ils y ont pleinement participé comme le montre leur participation aux journées du réseau. Malgré tout, je comprends les inquiétudes et les interrogations que Xavier a soulignées et qu’il a rencontrées depuis le début de sa mission de préfiguration. Inquiétudes légitimes, interrogations qu’Olivier Poivre d’Arvor avait rencontrées lui-même au début de la création de CulturesFrance.

Une question me sera posée et je vais y répondre d’avance. Rien n’aurait pu être fait sans la participation des agents de ce ministère, ici représentés par le Secrétaire général, Pierre Sellal, par le directeur général de l’administration, Stéphane Romatet. Ce n’était pas simple pour eux parce que, je vous le dis avec beaucoup de franchise, tous mes prédécesseurs, y compris ceux qui feignent de critiquer, depuis 25 ans, avaient senti la nécessité de modifier l’offre culturelle. Personne ne l’a fait parce que c’était très difficile, parce qu’il y avait d’autres exigences, d’autres urgences.

Q - Pouvez-vous donner des précisions sur le rapprochement envisagé avec les Alliances françaises ? Selon quel calendrier ? Avec quels objectifs ? Y a-t-il des expérimentations précisément envisagées ?

R - Bernard Kouchner - Il y en a déjà eues. Nous avons l’intention de commencer tout de suite et nous sommes d’ailleurs en train de le faire. Le secrétaire général de l’Alliance française, M. Jean-Claude Jacq, va vous répondre.

R - M. Jacq - Il faut dire, tout d’abord, que les Alliances françaises et les Centres culturels français travaillent en étroite relation. Ils sont rarement dans les mêmes villes. C’est une question de répartition du fait de l’histoire, de répartition géographique. Vous avez par exemple beaucoup d’Alliances françaises sur le continent américain ; en revanche, un peu moins en Europe. Ce qui est dessiné par cette agence c’est un rapprochement de travail entre les Alliances françaises et ces antennes de l’Institut français que constitueront les services culturels et les centres culturels fusionnés.

Le dispositif fonctionnera sous forme de conventions - on l’a déjà évoqué - qui seront à la fois à un niveau national, une convention-cadre qui prolongera celle qui existe déjà avec le ministère des Affaires étrangères et européennes, mais aussi sur place, entre ces différentes antennes de l’Institut français et les Alliances françaises.

Nous sommes tout à fait optimistes sur le développement de ce renforcement entre les deux structures qui sont très différentes d’un point de vue juridique. Les unes sont de droit local et sont dirigées par nos partenaires mexicains, chinois, indiens… à la différence des établissements et des centres culturels qui relèvent directement du ministère des Affaires étrangères et européennes.

Nous avons la chance d’avoir une double formule dans notre réseau. Cela nous permet ainsi de nous adapter à toutes les situations, à tous les terrains, à tous les pays, à toutes les situations politiques : telle ou telle formule est mieux adaptée à tel ou tel pays. Nous allons continuer à travailler dans ce sens.

R - Xavier Darcos - En revanche, nous avons envisagé, avec les Alliances françaises, d’avoir des logos communs, dans l’esprit de ce que je vous montre : Institut français / Alliance française - les choses étant très clairement identifiées - ou d’avoir, par un système de couleurs, une sorte de dispositif qui montre physiquement, à travers le logo, l’union de nos deux organismes.

Q - Comment allez-vous gérer la double tutelle de cet institut avec le ministère de l’enseignement supérieur qui n’était pas prévue ? Y aura-t-il un comité de préfiguration pour la mise en place et notamment l’intégration des activités internationales du CNOUS ?

R - Au départ, comme vous l’avez rappelé, dans cette loi, il n’était pas prévu qu’il y ait une double tutelle. S’agissant de CampusFrance, nous avons conservé le nom car il est très beau, très significatif, et il était déjà passé dans l’esprit et le cœur de ceux qui souhaitent venir étudier en France ou qui recherchent des contacts avec le secteur éducatif de notre pays.

A la demande d’Hervé Gaymard, qui a eu un rôle majeur dans ce dossier, les négociations, bien que longues, ont abouti. ’Il y a donc une double tutelle, ministère des Affaires étrangères et ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche pour le réseau qui comprend Egide, CampusFrance et le service international du Cnous.

Q - Monsieur Mitterrand, vous avez affiché une importance inédite et un rôle décisif pour la culture mais vous avez annoncé en même temps une diminution du budget du ministère de la Culture. N’y a-t-il pas une contradiction dans cette position ?

R - Frédéric Mitterrand - Je vais infirmer ce que vous venez de dire. Il n’y a pas de diminution du budget de la Culture. Les arbitrages qui sont actuellement rendus ne vont pas dans ce sens. Nous pourrons définir les choses de manière tout à fait précise à la rentrée lorsque nous serons passés devant le Parlement. Pour l’instant, il n’en est pas question dans la mesure où il y a un certain nombre de fonctions essentielles qui ont été réaffirmées à plusieurs reprises par le président de la République. Quant à la participation à l’Institut, il n’y a pas de diminution non plus. Je ne peux malheureusement pas vous répondre parce que votre question ne correspond pas à la réalité.

Q - Monsieur Kouchner, dans les priorités géographiques vous affichez la hiérarchie suivante, d’abord l’Europe, ensuite le G20 et enfin l’Afrique, pourquoi cet ordre ?

R - Bernard Kouchner - Pour compléter ce que dit Frédéric, il n’est pas question de donner un ordre prioritaire. Les choix stratégiques seront faits sur propositions, par l’Agence et il est évident que l’on ne peut pas comparer New York et Monrovia. C’est pour cela que l’importance de la culture locale est si grande. Les choix seront faits en fonction des propositions. Pour revenir sur les aspects budgétaires nous disposons de 100 millions supplémentaires sur cinq ans.

Notre budget culturel annuel est de 350 millions d’euros, vous me direz que ce n’est pas assez, mais c’est beaucoup plus que les Instituts Cervantès et Goethe. C’est moins que le British Council, mais ce dernier dispense essentiellement des cours de langues.

La belle France, celle des propositions permanentes, de la Révolution française et des Lumières, celle-là est acceptée de par le monde mais il y a une autre France moderne, scientifique, exigeante qu’il faut proposer. Celle de la littérature, du cinéma, de la science et de la recherche française, c’est celle-là que nous voulons proposer. Et ce ne sera pas la même proposition en Europe, en Afrique, en Amérique Latine ou en Asie, ce sera composé, variable, équilibré.

Q - Dans quelle mesure l’OIF sera associé à cette démarche ? Nous avons très peu entendu parler de cette structure qui promeut la langue française mais qui a aussi des besoins financiers. Ne sera-t-elle pas lésée dans ce projet ?

R - Xavier Darcos - Nous avons évidemment déjà des contacts avec l’ensemble des associations francophones et notamment avec l’OIF. Mais, comme vous le savez, l’OIF est une organisation internationale et ce que nous présentons, ici, c’est une agence française. Il nous appartient donc de nouer avec l’OIF un certain nombre de projets communs. Il faudra que nous fassions, comme nous l’avons décidé avec l’Alliance française, une convention d’objectifs et de moyens pour aller dans ce sens.

Je pense aussi qu’il était utile de ne pas trop exciper de la langue française en montant l’agence parce que, précisément, nous considérons que l’agence culturelle, l’Institut français doit dépasser la seule question de la langue. Cela en fait partie, il y aura au sein de l’Institut une direction de la Langue et du Français, mais si nous avions présenté l’Institut français d’emblée comme une sorte de croisade francophone, nous l’aurions affaibli. C’est donc pour cela que nous avons mis un peu de moderato sur cet aspect des choses sans pour autant oublier d’en faire une des directions de l’Institut.

R - Frédéric Mitterrand - Je souhaite, pour compléter la réponse, donner un exemple. Lorsque j’étais en Haïti il y a huit jours, j’ai constaté cette demande de France, tellement forte, et où le ministère de la Culture avait dépêché juste après la catastrophe des architectes de l’urgence, où nous avions dès le début tout un plan pour venir en aide, dans le domaine culturel qui est le mien, à Haïti.

Nous avions développé un certain nombre de choses, comme de reprendre la réfection d’un grand théâtre qui est au cœur de Port-au-Prince et qui est appelé à devenir la médiathèque de la capitale. De la même manière, nous avons entrepris la restauration complète d’un tableau emblématique, considéré par les Haïtiens comme le tableau de leur histoire, "Le serment des ancêtres", qui est très endommagé mais réparable. Il y a donc eu un désir de réactivité immédiate et je vous épargnerais la liste des opérations entreprises depuis au moins six mois.

Ce désir de France dont j’ai parlé s’accompagne bien sûr d’un désir de langue française, élément du premier. J’ai constaté que ce désir de France était exprimé par une très grande majorité de personnes qui parlaient uniquement créole. D’où la réflexion empruntée à l’expérience personnelle de chacun d’entre nous : la connaissance du cinéma américain passe par des films américains sous-titrés, celle de la littérature américaine se fait par les traductions qui ont été faites, de Kerouac par exemple, dans les années 50. La connaissance d’une culture étrangère peut passer par la traduction, dans un premier temps, puis par l’apprentissage de la langue dans un second. De ce fait, au retour l’Haïti, nous avons commencé à monter avec le Centre national du Livre, avec son président, M. Colosimo, un programme de traduction d’une quinzaine de classiques de la littérature française en créole, de manière à ce que, par le passage de la langue créole, il y ait l’apprentissage de la France. Je pense que c’est ce genre d’opérations qui montre à la fois que le chemin vers le français est un but mais que ce chemin doit pouvoir prendre des détours qui le rendent plus aisé et qui s’inscrivent dans une politique culturelle général.

Q - Vous avez souligné que le monde changeait. Quel redéploiement géographique envisagez-vous pour l’action culturelle extérieure de la France ? Et qui va décider ?

R - Bernard Kouchner - Les responsables. Il y aura un comité d’administration, très large, et un comité d’orientation. Il y aura également un travail mené avec les parlementaires. Il est difficile de répondre à votre question car il s’agit à la fois de politique culturelle mais aussi de diplomatie.

R - Frédéric Mitterrand - Je suis hanté par une question que nous avons souvent définie. Le rayonnement de notre culture par rapport à la culture américaine est dans une espèce de souci de défense, comme si nous étions attaqués. Je pense que nous sommes dans une sorte de grand basculement du monde maintenant et que la grande question est de savoir, entre la Chine et l’Inde qui se parlent, où se trouve la place de la France. C’est ce genre d’enjeu auquel nous devons absolument réfléchir plutôt que d’être dans une attitude de fascination compulsive à l’égard des Etats-Unis. Il suffit d’aimer la culture américaine pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une culture remarquable et qui nous pétri aussi et ensuite d’aller travailler vers ces nouveaux horizons qui sont singulièrement porteurs de modernités et de surcroît parce qu’ils connaissent un taux d’expansion économique considérable dont nous avons perdu le souvenir.

La deuxième observation, puisque Bernard évoque le cinéma, si vous regardez le palmarès du Festival de Cannes cette année, on dit qu’il y a deux ou trois films français qui ont été honorés au palmarès. Il s’agit en réalité d’une dizaine de films français honorés, c’est-à-dire des films où la coproduction française a été déterminante pour que les films se fassent. La Palme d’Or, par exemple, attribuée au cinéaste thaïlandais Apichatpong, revient en partie aussi à la culture française puisque c’est le premier pays qui a reconnu Apichatpong, le premier pays qui l’a diffusé à travers le Festival de Cannes et le premier pays qui a fait des préachats via Arte qui lui ont permis de monter ces productions. Vous voyez donc que dans un domaine aussi dynamique que le cinéma, nous avons cette dimension planétaire et d’une certaine manière, d’une manière presque naturelle, les nouveaux champs d’action se sont définis. C’est cet effort, cette observation, cette attention qu’il faut poursuivre dans tous les autres champs d’action des pratiques culturelles que nous pourrons développer./.

Dernière modification : 13/08/2010

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