"L’Europe stratégique est née en Géorgie"

Tribune conjointe de Bernard Kouchner et Pierre Lellouche dans Le Monde du 8 août 2009.

"L’Europe stratégique est née en Géorgie"

Elle suppose volonté commune et moyens

Il y a un an éclatait une guerre brève mais cruelle entre la Géorgie et la Russie, au terme de plusieurs mois d’incidents militaires autour des provinces séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. On doit à l’implication personnelle de Nicolas Sarkozy, exerçant alors la présidence de l’Union européenne d’avoir permis de mettre fin aux combats et de rétablir le dialogue.

Chacun reconnaît aujourd’hui que l’action du président de la République a sans doute permis à la Géorgie d’éviter le pire et conduit au retour des parties à la table des négociations à Genève en présence de l’Union européenne, de l’ONU et de l’OSCE, sur la base du document négocié par le président de la République auprès des plus hautes autorités russes et géorgiennes.

Ce résultat tranche positivement avec la longue impuissance européenne manifestée lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie à partir de l’été 1991. Souvenons-nous : l’Europe se divisa - singulièrement entre la France et l’Allemagne ; certains Européens choisirent d’agir par des interventions " humanitaires ", d’autres se contentèrent de suivre la guerre à la télévision. Il fallut plusieurs années et près de 200 000 morts avant que les Européens ne se décident enfin à prendre à bras-le-corps ce conflit, qui rappelait les pires heures de la seconde guerre mondiale.

Au final, pourtant, ce fut l’Amérique qui, à Dayton, remporta la mise sur le plan diplomatique. En 2008, en Géorgie, l’Union européenne semble avoir tiré les leçons de cette histoire : elle a été non seulement réactive, mais également efficace pour apporter une réponse à la hauteur des défis de cette crise.

Depuis un an, malgré les difficultés, beaucoup a été accompli. La médiation engagée à Genève a permis de préparer les conditions d’une solution politique dans le respect de la souveraineté, de l’indépendance et de l’intégrité territoriale de la Géorgie dans ses frontières internationalement reconnues. Sur le terrain, l’Union européenne a su déployer en un temps record une mission de plus de 200 observateurs, qui a réalisé un travail efficace de stabilisation, malgré les obstacles persistants mis à son accès aux entités sécessionnistes. C’est à ce jour, un an après, la seule présence internationale en Géorgie.
Preuve, s’il en fallait, que la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) et l’OTAN se complètent, l’Union européenne a agi là où l’OTAN n’était pas disposée à le faire.

Deux rendez-vous

Dans le prolongement de la gestion de la crise, l’Union européenne a également su mobiliser ses instruments traditionnels pour accompagner la reconstruction de la Géorgie : une aide décisive de 500 millions d’euros a été apportée par la Commission et les Etats membres, dont la France. Aide que complète le projet européen de " partenariat oriental " avec la Géorgie et les autres pays de la région, qui ouvre la voie à un approfondissement de nos relations sur les plans humain (visas), politique et économique.

Beaucoup reste à faire, car l’Union européenne ne peut prétendre régler en quelques mois un conflit dont les racines se situent dans l’histoire même de la constitution de l’Union soviétique puis de son démantèlement : il faudra du temps pour restaurer la confiance entre les parties et aller vers un plan de paix, alors que les incidents récents et la persistance des tensions appellent à la plus grande vigilance.

Reste que cet engagement européen sans précédent offre la preuve que l’Europe élargie et réunifiée peut désormais agir de manière déterminée et unie, sans différences entre " anciens " et " nouveaux " Etats membres, y compris dans un conflit militaire impliquant la Russie. Loin d’hypothéquer la relation avec Moscou, cette action confirme la pertinence du grand partenariat eurorusse proposé par le président de la République.

De même, il est significatif pour l’avenir de l’Union européenne que celle-ci ait pu démontrer une véritable capacité d’action en cas de crise engageant la paix et la sécurité en Europe, dès lors qu’une impulsion politique était au rendez-vous. Une démonstration d’autant plus utile que les dossiers ne manquent pas qui engagent la stabilité territoriale ou la sécurité énergétique de notre continent.

Beaucoup, là encore, reste à faire. Un premier rendez-vous crucial nous attend avec la ratification du traité de Lisbonne. Il faut souhaiter une entrée en vigueur rapide du traité pour que l’Union européenne dispose enfin, grâce aux innovations qu’il contient (président du Conseil européen, Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et Service européen pour l’action extérieure), d’une véritable politique étrangère qui lui permette d’agir et non de subir.

Le second rendez-vous incontournable est celui des moyens. Pour que l’Europe existe politiquement et stratégiquement, il lui faut réunir les capacités d’intervention nécessaires sur les plans civil et militaire : l’autre leçon de la Géorgie est que, après la relance de la PESD sous présidence française, c’est de notre volonté politique que dépend maintenant la capacité d’intervention tant dans l’Union européenne que dans l’OTAN.

Bernard Kouchner et Pierre Lellouche

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Tribune conjointe Kouchner - Lellouche
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Dernière modification : 20/10/2015

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