Laurent Wauquiez et l’Association des journalistes européens -

(Paris, 15 février 2011) - Association des journalistes européens, Conférence de presse du Ministre chargé des Affaires européennes, Laurent Wauquiez - Propos liminaires

Q - Bonjour Monsieur Wauquiez, Monsieur le Ministre.

R - Bonjour

Q - Merci d’abord d’avoir répondu donc à cette invitation de l’Association des journalistes européens. C’est aussi une première puisque c’est la première conférence de presse ouverte que vous donnez depuis que vous êtes à ce poste. Nous sommes très heureux de vous accueillir aussi dans ce cadre et cette circonstance. On est dans une actualité européenne assez riche, assez diverse puisqu’il y a des événements qui se passent aussi bien en Italie du côté de Lampedusa que des questions de gouvernance économique qui se posent de façon importante. Nous sommes comme traditionnellement à l’AJE sur un format très ouvert. Nous laisserons le ministre s’exprimer librement.

Après quoi nous serons dans un mode de questions-réponses totalement ouvertes. Je vous demande simplement, lorsque vous voulez poser une question, de vous présenter, de lever la main de façon à ce que l’on puisse vous passer le micro et donc de présenter votre média pour que le ministre sache un peu qui parle. Je cède la parole tout de suite à M. Wauquiez sur le sujet qui lui tient à cœur aujourd’hui.

R - J’espère qu’il vous tient à cœur aussi. Merci d’abord de votre accueil et de votre invitation. Comme je le disais, je suis habitué à ce type d’associations et de rencontres de journalistes, que j’ai rencontrés sur les sujets sociaux. J’ai pris le temps de venir vous voir parce que, d’expérience, je sais que c’est une conférence de presse avec, en face de nous, des journalistes qui sont parfaitement aguerris sur tous ces sujets européens. Je vais rapidement vous présenter mes lignes directrices, ma vision de l’Europe, de mon action pour la faire bouger. Rapidement parce que je pense que l’intérêt sera surtout notre échange.

Je le résumerai par une idée simple. Il faut que l’on redonne envie d’Europe. Ce qui me frappe, c’est que l’on est à un moment totalement paradoxal.

D’un côté notre pays n’a jamais eu autant besoin de l’Europe. Nous faisons face à des pays continents comme l’Inde, la Chine, le Brésil, ou les Etats-Unis. Nous faisons face à des sujets totalement globaux comme le réchauffement climatique ou la spéculation financière. La logique européenne et le fait de positionner nos débats et notre approche au niveau européen est simplement une question de bon sens.

En même temps, le doute sur l’Europe dans les têtes, le doute sur l’Europe dans les opinions publiques n’a jamais été aussi fort.

Pour moi, la résolution de ce paradoxe réside dans le fait de repartir à l’offensive et de redonner envie d’Europe. Je ne veux pas laisser la place aux eurosceptiques. Je ne veux pas que ceux qui portent le débat européen soient les « Mélenchon » ou les « Marine Le Pen », avec une approche que je trouve incroyablement ringarde des problèmes auxquels nous avons à faire face.

De ce point de vue, une des tâches que je me suis fixée est de remobiliser les pro-européens. Depuis 2005, je trouve que l’on a baissé pavillon et que les pro-Européens ont mal enduré le choc du référendum et ne s’en sont jamais vraiment remis.

Or, le devoir de pédagogie, le devoir d’explication, ce devoir qui consiste à donner envie d’Europe est toujours là. C’est une des taches que je me suis fixée, réexpliquer cette Europe concrète, réexpliquer ce qu’elle nous apporte et redonner cette envie d’Europe.

Je vais en donner trois illustrations simples.

La première d’abord, une Europe qui soit plus offensive notamment sur le plan économique. Sur la sortie de crise, la principale et unique tâche de l’Europe c’est de montrer sa capacité à nous défendre, à créer de l’emploi et à être un moteur pour que nos différents tissus économiques se refassent le plus vite possible. Dans ce cadre-là, notre conviction, c’est que l’Europe doit renoncer à une forme de naïveté, notamment dans l’approche de sa politique commerciale. On nous disait jusque-là que c’était une position où la France était très isolée. Vous avez vu d’abord que nous avons réussi à faire inscrire le principe de réciprocité dans les déclarations du Conseil comme étant un des points fondamentaux de notre politique commerciale. Parallèlement à cela nous avons œuvré pour écrire une tribune commune aux principaux pays exportateurs européens, avec plus de la moitié des exportations totales de l’Union, consistant à dire « oui l’Europe doit arrêter d’être naïve ».

Un exemple très simple : nous exportons 4 000 voitures en direction de l’Inde chaque année. Parallèlement, l’Inde exporte en direction de l’Union européenne, qui est un marché totalement ouvert, 200 000 voitures. Est-ce que oui ou non, on est déterminé à se battre pour faire appliquer le principe de réciprocité ? Dans l’ouverture des marchés publics, nos marchés publics sont ouverts à 80 %. Des pays comme la Chine ou le Brésil ouvrent leurs marchés publics à hauteur de seulement 20%. Nous nous astreignons à avoir une régulation des aides d’Etat, par exemple dans le secteur aéronautique ou dans le secteur de la construction navale. Dans le même temps, est-ce que l’on peut continuer à laisser s’installer des aides d’Etat importantes dans un certain nombre de pays, notamment la Corée du Sud qui est un grand constructeur naval ?

Nous voulons donc une Union européenne qui apporte la démonstration de sa capacité à influer sur la politique commerciale et être dans une logique plus offensive, moins passive : moins subir, moins être dans un dogme trop naïf de libre-échange pur et affirmer des échanges justes et équilibrés avec les zones géopolitiques qui sont autour de nous.

Cela doit être mis en place dès cette année avec un premier objectif que l’on se fixe : atteindre une déclinaison opérationnelle du principe de réciprocité sur les marchés publics. On ouvre nos marchés publics, mais il faut qu’en face le même principe s’applique. Pour moi, la réciprocité n’est pas un instrument de protectionnisme, c’est un instrument d’équité, ce qui n’a rien à voir. De ce point de vue, on a aussi deux grands accords en cours de négociation. L’un avec le Mercosur, l’autre avec l’Inde, qui doivent permettre d’apporter cette démonstration.

Je ne reviens pas sur le travail que nous avons fait sur la recherche et l’innovation, ou sur le travail qui a été mené sur l’énergie, juste peut-être à travers un point de méthode. La façon dont la France doit approcher l’Europe c’est une façon volontariste et en équipe. La France doit montrer qu’elle est ouverte à un jeu collectif et dans lequel elle travaille avec tous les pays européens.

Selon les dossiers, nos partenaires peuvent être différents. Je crois résolument à cette méthode européenne sans exclusive. Sur l’innovation, on a travaillé avec la Finlande. Sur l’énergie, on a travaillé avec la République tchèque. Sur ces questions de réciprocité, on a travaillé avec la Pologne, avec l’Allemagne, avec l’Italie, avec l’Espagne et avec le Portugal. Gardons cet esprit sans exclusive, pour une diplomatie française sur la scène européenne qui travaille avec tout le monde dans un cercle large et avec tous nos partenaires. C’est, je crois, la vocation de la France.

En effet, la vocation de la France n’est pas d’être du côté des eurosceptiques. C’est d’être une force de proposition sur la scène européenne et de contribuer à faire avancer notre débat européen étape après étape. De ce point de vue, la réussite de la Présidence française du G8-G20 ne peut être appréciée qu’à travers une présidence européenne.

J’en viens maintenant à un deuxième sujet, c’est la question des racines et des valeurs européennes. C’est un thème qui m’est très cher. Si je suis attaché à l’Europe, ce n’est pas à travers la seule construction administrative. L’Europe pour moi n’est pas une juxtaposition d’institutions dont on devrait expliquer le rôle, la Commission, le Parlement européen, le Conseil, les traités. L’Europe n’est même pas pour moi une succession ou une juxtaposition de politiques publiques, politiques d’innovation ou Erasmus par exemple. L’Europe c’est quelque chose de beaucoup plus profond. L’Europe renvoie à une longue évolution de notre civilisation qui est l’aboutissement de plusieurs siècles d’histoire et qui a permis à l’Europe de construire progressivement un modèle de société et un modèle de valeurs communes. Tout cela doit s’assumer. Cela se promeut, cela se découvre et cela se réfléchit. Ce ne doit pas être une honte.

L’Europe n’a pas à avoir de scrupules ou à baisser la tête sur ses valeurs, ses référents historiques, ses grands personnages qui ont fait la construction européenne, les grands moments historiques qui ont contribué à forger cette conscience européenne. S’il y a bien quelque chose pour lequel j’ai l’intention de me battre, c’est de résister à cette vision étriquée d’une Europe qui se contente juste de promouvoir sa dimension administrative. Ce que cela signifie est tout simple. C’est de redécouvrir les grands pères fondateurs européens, à travers les siècles, ceux qui ont été les grandes figures de cette conscience européenne. C’est de travailler sur les grands moments dans notre histoire qui ont été les moments où l’Europe s’est imposée. C’est le mouvement de christianisation. C’est le mouvement des Lumières. C’est un certain nombre de grands mouvements culturels comme celui de la musique romantique qui a touché la quasi-totalité de l’Europe. Ce sont les moments qui ont contribué à forger une conscience européenne commune. Je crois que le moment est venu pour que l’on réfléchisse à cela. L’Europe, ce n’est pas seulement des billets d’Euros avec des ponts virtuels parce que l’on a peur de fâcher qui que ce soit en mettant telle ou telle personnalité en avant. Assumons ces valeurs communes, assumons cette identité commune et assumons ce qui est un projet de civilisation. Et ce projet de civilisation, c’est le sens de l’équilibre.

Qu’est-ce qui fait la différence entre l’Europe et les autres continents ? Dans la période actuelle où on voit que l’évolution mondiale est frappée par toute une série de déséquilibres - environnementaux, sociaux, économiques - ce qui fait la force et le point commun de l’Europe, c’est de défendre un modèle de développement fondé sur la notion d’équilibre. Ce point-là me semble précisément le message dont a besoin la planète sur cette sortie de crise.

Afin d’approfondir cette réflexion sur ces racines européennes, et de repartir à l’assaut, je vais lancer une série de débats partout en France sur l’Europe que nous voulons. Quelle est l’Europe à laquelle aspirent nos compatriotes ? Quels sont pour eux les traits saillants de ce qu’est cette conscience européenne commune ? Quelles sont les grandes politiques publiques sur lesquelles ils attendent l’Europe, sur lesquelles ils ont identifié que l’Europe faisait les choses, ou à l’inverse sur lesquelles ils attendent encore que l’Europe fasse des choses ?

Et je ferai ceci tout en l’émaillant d’une série de déplacements sur le terrain de ce que j’appelle l’« Europe concrète ». En Bretagne, qui a permis de lutter contre la marée noire ? C’est L’Europe. Qui, sur le littoral du Languedoc-Roussillon, a investi massivement pour le protéger contre l’érosion, c’est l’Europe. Qui a permis de développer en zone rurale un certain nombre de structures qui permettent de garder un aménagement du territoire ? C’est l’Europe. Ce que je veux, c’est faire découvrir à nos compatriotes autour d’eux ce qu’est cette « Europe concrète » qui s’incarne dans leur vie quotidienne et qui pourtant est trop souvent oubliée.

La troisième chose sur laquelle je pense que nous reviendrons à travers vos questions, c’est l’idée d’une Europe qui protège. Les frontières, dans le cadre de l’Europe, et l’actualité immédiate l’a encore montré, sont des frontières communes. Ma conviction profonde est que la frontière des différents pays, surtout ceux qui sont dans l’Espace Schengen ne doivent pas être considérés comme étant uniquement la frontière italienne, ou la frontière française, ou la frontière espagnole, ce sont des frontières européennes. Et notre devoir est de les défendre à l’échelle européenne, parce qu’elles ne peuvent pas être défendues et assumées uniquement par un seul pays qui fait face à des flux de migrations qui dépassent très largement l’échelle nationale. Dans ce cadre, avec Brice Hortefeux, nous militons résolument pour des avancées supplémentaires de l’approche européenne, notamment de nos frontières. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie un renforcement de Frontex. Cela signifie un renforcement de toutes les opérations dites des RABIT qui sont opérationnels notamment en Grèce avec des résultats qui ont été extrêmement importants, et cela signifie un meilleur travail et une plus grande coordination européenne entre toutes les opérations de garde-frontière.

Je crois vraiment qu’il faut que l’on comprenne que l’on doit changer de raisonnement. Schengen ne peut pas reposer sur ce paradoxe où d’un côté on dit « une fois que vous rentrez dans l’Espace Schengen, vous pouvez circuler partout » et de l’autre coté, on laisse chaque Etat seul pour la gestion de ses frontières. Si nos frontières sont européennes, alors elles doivent être défendues de façon conjointe et avec des aides européennes, que cela soit en Italie, en Grèce, en Espagne ou en France. Il me semble indispensable que nous nous fixions un cadre résolument européen sur ces questions. C’est sur cette échelle que nous travaillons avec Brice Hortefeux.

Toujours dans le cadre d’une Europe qui protège, tous les pays européens sont frappés d’une montée exponentielle des trafics de drogues. Dans les établissements scolaires aujourd’hui, notamment les établissements du secondaire, nos enfants sont soumis au risque de l’exposition au trafic de drogues. En France, huit lycées sur dix sont potentiellement exposés à des difficultés en matière de trafic de drogues. Est-ce que la France seule peut gérer cela ? Sûrement pas. Là aussi nous avons besoin d’une Europe qui protège et qui nous permet de coordonner nos actions ensemble.

La Présidence du G8 mettra ce sujet sur la table, celui des routes mondiales de la drogue, d’ailleurs la déclinaison opérationnelle peut évidemment se faire aussi à l’échelle européenne.

J’ai largement excédé la liberté qui m’était accordée, mais maintenant j’aurai beaucoup de plaisir à répondre à vos questions./.

Dernière modification : 28/05/2015

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