Pourquoi un pôle "Religions" au Quai d’Orsay, par Joseph Maïla

ENTRETIEN DU RESPONSABLE DU POLE RELIGIONS DU MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES AVEC LA REVUE MENSUELLE "INFORMATION JUIVE"

(Paris, mars 2010)

Pourquoi un pôle "Religions" au Quai d’Orsay…


Q - Dans quel but a été créé, au sein du Quai d’Orsay, un pôle "Religions" ?

R - Ce pôle a été créé pour prendre en considération le facteur religieux dans les relations internationales. Il est vrai que le Quai d’Orsay manquait de structures dédiées à cet effet. Il va de soi que la question des religions n’était pas absente du Quai d’Orsay mais elle était traitée différemment. Le conseiller pour les Affaires religieuses a depuis sa création, en 1920, symbolisé le volet représentatif et opérationnel de notre diplomatie en direction des religions. De ce point de vue, il avait en charge les dossiers présentant une dimension religieuse officielle (accueil de dignitaires religieux étrangers en visite en France, relation avec les autorités religieuses étrangères, etc.) et il les a traités dans cette perspective.

Mais il manquait jusque-là, à ce volet opérationnel, une réflexion d’ensemble menée sur l’évolution des religions, leurs orientations, les messages qu’elles véhiculent aujourd’hui et singulièrement leur impact sur notre diplomatie.

Q - Y a-t-il eu un événement en particulier qui ait provoqué cette décision ?

R - Il n’y a pas eu d’événement en particulier. Mais s’il faut partir d’un facteur déclencheur, je dirais qu’il y a eu les réunions qui se sont déroulées du mois d’octobre 2007 et jusqu’au mois de juillet 2008 autour du Livre blanc de la politique étrangère de la France. Il y a eu, à ce moment-là un débat fort intéressant qui consistait à dire au fond qu’on ne pouvait plus travailler dans le domaine des relations internationales de la manière conventionnelle tel qu’on le faisait jusque là. C’est-à-dire en tenant compte des facteurs qui entrent dans ce que l’on appelle l’école réaliste des relations internationales (le territoire, les potentialités économiques, la force des armées). Il fallait prendre en considération d’autres facteurs dont le développement durable, la financiarisation de l’économie, la violence mais aussi les religions parce qu’elles structurent les opinions et qu’elles ont un impact de plus en plus grand dans le domaine de la mondialisation.

Q - C’est cela qu’on entend par la formule "les enjeux d’avenir de la diplomatie française" ?

R - Nous sommes rattachés à la Direction de la prospective. Ce que nous faisons entre en effet dans une élucidation à long terme des grands enjeux de notre diplomatie. La dimension prospective est donc cruciale. En l’occurrence, en matière de religions, elle permet d’entrevoir l’évolution des courants et mouvements religieux dans le monde et de voir leurs retombées dans le domaine de la politique étrangère. Il ne faut pas que nous restions prisonniers de notre prisme intellectuel européen sécularisé. La religion joue un rôle important dans nombre de pays au plan politique. La dimension religieuse y est souvent présente et, en politique, son influence comme part constitutive de l’identité nationale peut être importante.

Q - Ce nouveau pôle n’a rien à voir, je suppose, avec le service qui, place Beauvau, a la charge de l’administration des cultes ?

R - De fait, le Bureau central des cultes est au ministère de l’Intérieur. Ce Bureau a été mis en place à la suite de la loi de 1905 dite de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Au ministère des Affaires étrangères, nous sommes, en revanche, tournés vers l’international et n’avons pas à traiter de questions d’organisation des cultes ou de laïcité. Toutefois, il y a évidemment toutes les raisons du monde pour que les deux entités travaillent ensemble. L’échange d’informations et la concertation sont constants mais les champs d’application restent différents.

Q - Vous êtes spécialiste de l’Islam. Vous avez été le recteur laïc de l’Institut catholique de Paris. Vous y avez fondé, en son temps, le Centre de recherche sur la paix et l’Institut de formation à la médiation et à la négociation (IFOMENE). Quelle était la vocation de ces institutions ?

R - Elle était strictement universitaire. Le Centre de recherche sur la paix avait été fondé au début des années 90 dans une perspective bien particulière. Nous nous sommes rendus compte, du point de vue de la science politique, qu’il y avait de plus en plus de conflits dans lesquels l’identité, la religion et la culture de manière plus générale entraient véritablement en jeu et constituaient des enjeux importants de ces conflits. On avait, à l’époque, appelé ces conflits, de manière un peu hâtive, "identitaires". On voyait apparaître ainsi des conflits dont les enjeux étaient la participation symbolique de divers groupes et communautés au pouvoir : savoir qui gouvernait, quelles seraient les règles religieuses ou de gouvernement, à qui serait dévolu tel ou tel ministère au prorata des populations par exemple. Nous avons considéré, à l’époque, et dans un cadre de spécialisation politologique, qu’il était important d’envisager ces conflits sous ce nouvel angle, qui n’était pas l’angle économique ou politique, mais un angle où l’on percevait des mobilisations et des actions sur des motifs d’identités ethniques ou religieuses. Songeons à la guerre en Yougoslavie ou aux massacres du Rwanda, au conflit entre Sunnites et Chiites en Irak ou encore à l’importance dans le conflit israélo-arabe de la symbolique de Jérusalem.

On a affaire à des questions dans lesquelles les analyses classiques doivent être complétées par une approche qui s’intéresse proprement à l’élément religieux. Il faut savoir renouveler notre regard.

Pour la médiation, elle, c’est un peu différent. Dans le sillage de l’analyse des conflits, la question de la paix et des compromis à rechercher s’était posée. C’est dans cette perspective que l’IFOMENE fut créée. Cet Institut a une vocation généraliste. Il forme à la médiation familiale, judiciaire, commerciale ou encore à la médiation citoyenne. J’ajoute que, dans mon esprit, on en viendrait inévitablement à faire le lien entre un Centre de recherche sur la Paix et une spécialisation en matière de médiation.

Q - Il s’agit là d’une discipline nouvelle ?

R - Absolument ! On ne s’invente pas médiateur. Certes. Mais la médiation n’est pas non plus une science exacte ; c’est un art. Elle combine une approche spécifique du conflit et de l’autre, la personne ou la partie avec laquelle le litige existe et un ensemble de techniques qui s’acquièrent. Mais chaque situation a ses particularités.

Q - Je m’adresse à l’intellectuel que vous êtes et qui a une longue expérience des religions. Quelle sorte de leçons en tirez-vous ?

R - La première leçon, sans doute, celle qui me guide, est qu’il faut avoir un regard croisé sur le religieux. Il y a, d’abord, une approche - qui est nécessaire mais que je récuse si elle doit être le fin mot de l’affaire - qui suppose une analyse objective, analytique, de la religion. Cette approche considère les religions et les mouvements religieux sous l’angle de leur présentation, de leur credo, de ce qu’ils disent et font, et de leur organisation. Mais, la religion, toute religion est message, mode et sens de vie, et développe une spiritualité. Il ne faut pas l’oublier, ni occulter la signification qui s’attache aux croyances et à l’enseignement de l’éthique et à l’ouverture sur une transcendance. C’est tout cela qui donne aux religions leur véritable grandeur. Des siècles de sagesse thésaurisée sont très souvent niés par des extrémistes qui détruisent l’essence de la religion en quelques formules ou slogans aussi haineux que simplistes. Des dérives radicales se substituent alors aux pratiques paisibles et le religieux est ramené à une pure instrumentalité de mobilisation, à une idéologie. La vraie question est alors, selon moi, de savoir ce que les religions font de ce que l’on a fait d’elles. Comment réagissent-elles à la caricature et à l’image réductrice qui sont faites d’elles ?

Q - Croyez-vous à ce qu’on appelle le dialogue des religions ?

R - J’y crois mais à condition que soient définies ses conditions et ses finalités. Mon sentiment est que le dialogue inter-religieux doit être laissé aux religieux. Je ne pense pas que ce soit, par exemple, le rôle d’un Etat laïque comme le nôtre de jouer dans la cour de ce type de dialogue. Il reste entendu cependant que, dans ce cadre-là, tout ce qui peut rapprocher et faire connaître, tout ce qui peut chasser les préjugés et les fausses représentations est extrêmement utile. Le vrai débat aujourd’hui est de savoir ce que peut être le rôle des religions dans la régulation au plan mondial. Il faut déterminer l’apport des religions à la paix, surtout dans les dynamiques de stabilisation politique et de sortie de crise. On entend de plus en plus évoquer l’idée d’un G8 ou d’un G20 des religions. S’il s’agit d’une concertation pour essayer d’aider à apaiser les tensions et de contribuer à instaurer une éthique du rapprochement et de la tolérance, de combattre les rejets et les exclusions, cela est important.

Q - Ce dialogue inter-religieux ne semble pas avoir commencé ?

R - Je ne le crois pas. Nous sommes aujourd’hui en Occident dans le cadre de sociétés post modernes et pluralistes qui admettent la diversité des croyances. Le dialogue s’impose comme une nécessité pour ne pas donner dans la simple juxtaposition d’opinions diverses et variées. Je constate de plus que l’on n’a jamais autant parlé de dialogue interreligieux dans les débats internationaux. Mais il est vrai qu’il faut savoir aller au-delà du simple formalisme et de l’effet d’annonce.

Q - Quel est votre point de vue sur ce qu’on appelle le communautarisme ?

R - Nos sociétés sont de plus en plus sécularisées. Les valeurs qui nous sont communes ne sont plus rattachées à des origines transcendantes ou à des fondements religieux. De plus, en France la laïcité qui n’est pas une idéologie mais un principe de séparation institutionnelle et de régulation dans la sphère publique permet de faire passer les valeurs de la citoyenneté avant celles des solidarités restreintes. Dans ce cadre-là, je ne pense pas qu’on puisse "faire communauté nationale" à partir de liens identitaires étroits. C’est le plus grand commun dénominateur qui doit l’emporter. Il y va de l’intégration nationale et du combat incessant contre des tendances au repli sur soi qui entraîne tôt ou tard des tentations de rejet.

Q - Quel regard portez-vous sur les juifs de France ?

R - La communauté juive est partie prenante de la diversité religieuse de la société française. Elle y a toute sa place. En dépit d’une mémoire historique douloureuse et parfois, hélas, d’incidents et de propos répréhensibles à l’égard desquels il faut rester très vigilant car ils montrent que le combat contre l’antisémitisme n’est jamais totalement gagné, ne s’est jamais départie de son engagement citoyen. En toutes circonstances, c’est le sens de la dignité qui me frappe chez elle. Je crois aussi que la communauté juive sait, notamment à l’occasion du dîner annuel du CRIF, tenir le langage du souci du bien commun autant que de celui de ses préoccupations propres, légitimes. C’est une bonne chose que d’avoir cette transparence et ce caractère public de la concertation et du dialogue qui nous font abandonner par moments - trop rares hélas - une sorte de timidité culturelle vis-à-vis du religieux. On peut être dans la laïcité et dans la citoyenneté et avoir un dialogue dans la transparence. La laïcité s’accommode parfaitement, selon moi, avec un souci et un intérêt pour les religions. Les deux ne sont pas contradictoires. C’est peut-être là le sens de la "laïcité positive".

Dernière modification : 06/04/2010

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