Réunion ministérielle de l’OTAN - Point de presse conjoint Alain Juppé - Guido Westerwelle

(Berlin, 14 avril 2011) - Réunion ministérielle de l’OTAN - Point de presse conjoint du ministre d’Etat, ministre des Affaires Etrangères et européennes, Alain Juppé, et du ministre fédéral des Affaires étrangères d’Allemagne, Guido Westerwelle - Propos du Ministre d’Etat

Merci Cher Guido, merci Monsieur le Ministre. Je suis très heureux d’être à Berlin aujourd’hui et d’avoir pu rencontrer Guido Westerwelle longuement, d’abord en tête à tête, puis lors d’une réunion avec nos principaux collaborateurs où nous avons abordé énormément de sujets.

Je suis venu ici avec un peu de retard, par ma faute. J’aurais dû être là il y a quelques semaines mais, devant me rendre à New York, j’avais différé ce rendez-vous. Je suis vraiment très heureux que nous ayons pu trouver tout le temps nécessaire.

Je suis ici, je l’ai dit à Guido, d’abord en Européen convaincu. Je pense que dans le monde qui est en train d’émerger autour de nous, une Union européenne forte, dynamique, tenant son rang sur la scène mondiale, est plus nécessaire que jamais.

Je suis également venu, évidemment, en ami sincère de l’Allemagne. Cette Union européenne que nous devons renforcer ne peut avancer que si la France et l’Allemagne marchent main dans la main ; c’est une conviction que j’ai depuis longtemps et qui ne faiblit pas.

Et puis, je suis très heureux d’entretenir avec Guido Westerwelle une relation personnelle très amicale. Nous nous sommes invités mutuellement sur nos territoires régionaux. Le temps de la vendange à Bordeaux est un temps très privilégié et j’espère avoir l’occasion d’y accueillir Guido.

Nous avons abordé, je l’ai dit, beaucoup de sujets : d’abord les grands chantiers européens. Je ne parle pas de la relation bilatérale qui est excellente et sur laquelle nous sommes passés assez vite, puisqu’il n’y a pas de sujet de désaccord. Sur les grands chantiers européens, nous avons constaté que ce qui nous unit est infiniment supérieur aux quelques différences d’appréciation que l’on peut avoir parfois ici ou là.

Nous allons travailler ensemble sur les prochaines perspectives financières de l’Union pour la période 2014-2020. Notre volonté de stabiliser la dépense globale de l’Union européenne est tout à fait claire et tout à fait commune. L’Europe devra dépenser mieux et non pas dépenser plus.

Nous nous sommes aussi retrouvés sur l’idée de trouver une bonne articulation entre la Politique agricole commune et la politique de cohésion et de concrétiser l’ambition de la position franco-allemande de septembre dernier d’une politique agricole commune forte. Nous sommes là encore dans un monde où la sécurité alimentaire, l’alimentation et donc l’agriculture sont des enjeux absolument essentiels.

Nous avons aussi constaté notre grande convergence de vues sur les grands rendez vous internationaux - je parle du G8 et du G20. Sous présidence française, nous allons faire avancer ensemble les dossiers qui sont à l’ordre du jour de ces réunions. Je pense à la réforme du système monétaire international qui est une œuvre de longue haleine et où des prises de conscience et des progrès significatifs s’accomplissent aujourd’hui, notamment s’agissant des financements innovants pour le développement ou de la réforme de la gouvernance mondiale.

Vous ne serez pas surpris si je vous dis que nous avons aussi consacré une grande partie de nos échanges à la situation autour de la Méditerranée et à ce printemps arabe qui nous apporte tant de motifs d’espérance.

Il faut absolument que nous nous engagions totalement pour faciliter la transition démocratique en Egypte ou en Tunisie ; cela implique une mobilisation des moyens de la politique de voisinage de l’Union européenne. Nous avons également eu un échange sur la manière de redonner un nouvel élan à l’Union pour la Méditerranée. Simultanément, il faut aussi agir sur la situation économique, sur l’investissement des entreprises dans ces pays et également sur l’accès au marché dans les pays du Nord. Sur tous ces points, nous avons constaté une très grande convergence de vues.

Nous avons bien sûr abordé la question de la Libye. Je crois que là-dessus il faut dire les choses franchement, parce que nos positions sont parfois mal comprises. Nous avons en réalité le même objectif en Libye. Cet objectif, c’est de permettre au peuple libyen de jouir des libertés démocratiques auxquelles aspirent aujourd’hui tous les peuples arabes autour de la Méditerranée. Il n’y a aucun désaccord entre nous sur cet objectif, sur l’idée que la présence de Kadhafi ne permet pas d’atteindre cet objectif et qu’il doit donc partir ; cela a été réaffirmé par les Etats membres de l’Union européenne lors des derniers conseils et, hier encore, à Doha, de façon tout à fait explicite.

La divergence porte sur les moyens d’atteindre cet objectif. Nous, nous avons pensé qu’une intervention militaire était nécessaire ; je n’y reviens pas, elle se poursuit, mais nous nous retrouvons pour dire que, in fine, il n’y aura pas de solution militaire au problème. Il ne peut y avoir qu’une solution politique et c’est pour cela que nous essayons de travailler au déclenchement d’un véritable dialogue national en Libye. Nous avons été très impressionnés par la prestation de M. Jibril, l’un des principaux animateurs du Conseil national de transition, à Bruxelles et, hier, à Doha. Nous avons là un interlocuteur crédible, qu’il faut essayer de renforcer. Il faudra évidemment élargir le cercle du dialogue national à d’autres participants, à d’autres acteurs de la société civile libyenne, y compris aux responsables de Tripoli qui se rendront compte qu’il n’y a pas d’avenir en Libye avec Kadhafi. Nous allons continuer à travailler sur ces questions lors des prochaines réunions du Groupe de contact qui s’avère être une instance tout à fait utile.

Évidemment nous allons également aborder ces sujets lors de la réunion de l’OTAN qui va se tenir maintenant dans quelques heures. Sur ce point, je voudrais insister aussi sur une préoccupation qui est la mienne depuis longtemps, celle d’affirmer le rôle politique de l’Union européenne sur la scène mondiale et, de ce point de vue, de voir comment donner à la politique de sécurité et de défense commune un nouvel élan. Nous avons, ensemble, signé il y a quelques mois maintenant une lettre à l’intention de Lady Ashton. Nous aurons bientôt une réunion à Bruxelles pour envisager les suites de cette lettre et voir comment développer cette politique de sécurité et de défense commune qui est aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

Voilà quelques uns des grands sujets que nous avons abordés. Nous avons aussi parlé de l’élargissement de l’Union européenne, des relations au sein de l’Espace Schengen, des questions d’immigration. Nous sommes d’accord pour dire que, tout en faisant preuve de clarté et de fermeté dans la gestion des flux migratoires, la solution à long terme est bien évidemment - je reviens à ce que je disais de la situation au sud de la Méditerranée - de faire en sorte que les pays du Sud puissent trouver un rythme de développement qui leur permette de garder sur leur sol toute cette jeunesse extraordinaire qui est en train de se manifester et qui a envie de travailler au pays, à condition d’y jouir des libertés démocratiques qu’elle attend.

Ce rendez vous très positif sera suivi de beaucoup d’autres. Nous avons décidé de nous voir si possible tous les mois, ici à Berlin, à Paris ou à Bruxelles, pour des réunions qui pourront être plus courtes mais, à chaque fois, pour être bien au clair sur nos idées respectives et sur les initiatives communes que nous pouvons prendre.

Merci en tout cas, Cher Guido, de ce moment qui a été à la fois très constructif et en même temps très amical.

Q - La confiance est-elle rompue entre l’Allemagne et la France ?

R - Je ne comprends pas bien la question : d’abord, la confiance n’est pas rompue, elle ne l’a jamais été. L’histoire des relations franco-allemandes est ancienne ; combien de fois, dans les 20, 30 ou 40 dernières années, il y a eu des différences d’appréciation sur tel ou tel sujet. Ce n’est pas un drame ! Si nous étions a priori d’accord sur tout, on n’aurait pas besoin de se voir. Donc, il y a parfois des divergences d’appréciation. Nous en avons eu une, là, sur ce point, mais à aucun moment la confiance ni le dialogue n’ont été rompus et je crois que nous en apportons aujourd’hui la démonstration.

Q - La France est-elle déçue par l’Allemagne ? A-t-elle l’impression que l’Allemagne se limite à des opérations humanitaires et se retire du militaire ? Êtes-vous satisfait d’une telle répartition des tâches ?

R - Je trouve qu’il faut dépassionner cette question. Si Guido Westerwelle était en train de nous dire que « l’Allemagne souhaite que Kadhafi reste au pouvoir », on aurait un vrai problème. Ce n’est pas ce qu’il dit. Nous avons un objectif commun : nous pensons que l’aspiration à la liberté et à la démocratie du peuple libyen doit être prise en compte, que nous devons la soutenir, que cela passe par le départ de Kadhafi et qu’il faut trouver un règlement politique. Sur tout cela, nous sommes tout à fait d’accord. Nous avons, comme l’a très bien dit Guido, une divergence sur l’un des moyens d’y parvenir, qui est l’intervention de la force militaire. Cette divergence existe, mais ce n’est pas pour cela que la confiance entre l’Allemagne et la France est rompue.

Q - Le départ de Kadhafi est-il le préalable au cessez-le-feu ?

R - La France est évidemment favorable à un cessez-le-feu en Libye. Elle l’appelle même de ses vœux et cela fait partie de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies. Il faut que ce soit un vrai cessez-le-feu. Non pas simplement l’arrêt des combats sur les positions actuelles, ce qui risquerait de conduire à une partition de fait de la Libye, mais un cessez-le-feu conforme à la résolution que j’évoquais tout à l’heure, c’est-à-dire contrôlé et accompagné d’un retrait des troupes de Kadhafi des villes qu’il a occupées et du retour de ses troupes dans les casernes. Cela a été dit très explicitement, une fois encore, à Doha dans une déclaration que nous soutenons les uns et les autres. A la question de savoir si le départ de Kadhafi est le préalable ou le résultat du dialogue politique, c’est aux Libyens d’apporter la réponse.

Q - Avant le Sommet de Lisbonne, la France et l’Allemagne étaient aux antipodes sur les armes nucléaires. Maintenant, l’Allemagne ne vote pas une résolution que propose la France, avec d’autres Etats à l’ONU, Que serait l’amitié franco-allemande s’ils étaient plus souvent d’accord ?

R - J’ai beau avoir une longue expérience politique, je suis toujours absolument sidéré de la façon dont on présente les choses. Si je vous comprends bien, la France et l’Allemagne sont aux antipodes. Vous avez une curieuse notion de la géographie, permettez-moi de vous le dire. Si l’on regarde les sujets sur lesquels nous sommes d’accord, profondément d’accord, sur lesquels nous travaillons ensemble depuis toujours et tout particulièrement dans l’actualité, c’est l’essentiel ! Ce qui a été fait face à la crise financière, ce qui a été fait pour conforter l’euro et pour créer un véritable mécanisme de gouvernance économique de la zone euro, est considérable ! Cela ne s’est fait que parce qu’il y a eu un accord profond entre la France et l’Allemagne. Sur les autres sujets de politique étrangère que j’ai évoqué, on pourrait dire la même chose.

Vous prenez deux exemples. Le premier est celui de la Libye, mais ainsi que je viens de le dire, sur la question libyenne, nous sommes fondamentalement d’accord sur les objectifs. Il y a un désaccord sur un moyen, mais ce n’est pas un drame, et ce n’est pas pour cela que nous sommes aux antipodes les uns des autres.

Quant à l’OTAN, les bras m’en tombent là aussi. Dire qu’on est aux antipodes à Lisbonne, où nous avons ensemble approuvé le nouveau concept stratégique, approuvé la déclaration commune. Je ne vois pas en quoi nous sommes aux antipodes. Que la France soit une puissance nucléaire et pas l’Allemagne n’est tout de même pas une nouveauté de 2011. Là-dessus, nous maintenons chacun nos positions. Je vous rappelle que, dans la déclaration finale du Sommet de Lisbonne, est inscrit noir sur blanc l’objectif d’un monde sans armes nucléaires. Qui peut être animé d’un sentiment d’humanité et ne pas vouloir d’un monde sans armes nucléaires, cela va de soi ! Mais il se trouve qu’aujourd’hui les conditions ne sont pas réunies, et que l’Alliance reste nucléaire tant qu’il y a des armes nucléaires. Je ne pense pas que ce soit à la France, qui a 300 têtes nucléaires, de les supprimer avant que les arsenaux américains et russes aient été eux-mêmes réduits. Voilà comment se pose le problème et ce n’est pas une raison de perte de confiance entre la France et l’Allemagne.

Q - l’exode de réfugiés d’Afrique du nord affecte-t-il l’élargissement de l’Espace Schengen à la Roumanie et à la Bulgarie ?

R - Je suis fondamentalement d’accord avec Guido : la seule vraie réponse à la maîtrise des flux migratoires, c’est le développement. Le vœu de cette immense jeunesse du sud de la Méditerranée, en Egypte, en Tunisie et dans les autres pays, quel est-il ? Ce n’est pas de partir vers le Nord, c’est de rester sur sa terre, d’y travailler, d’y jouir des libertés démocratiques auxquelles elle aspire. C’est cela que nous devons faciliter. Nous devons faire un effort massif pour réduire les inégalités de développement entre le nord et le sud de la Méditerranée. Nous en avons parlé, je n’y reviens pas, la politique de voisinage de l’Union européenne, la relance de l’Union pour la Méditerranée, etc…

Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, face à des flux migratoires désordonnés, nous sommes en droit, et même en devoir, de prendre des mesures de contrôle et de maîtrise. Permettez-moi de citer un ancien premier ministre socialiste avec lequel j’ai beaucoup travaillé depuis quelque temps. Nous avons fait un excellent livre dont je vous recommande la lecture, cela s’appelle « la politique telle qu’elle meurt de ne pas être » ; je veux parler de Michel Rocard. Michel Rocard a dit il y a 15 ans - il faut citer tout entier sa phrase : « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, elle doit simplement en prendre sa part ». Nous en prenons notre part, nous sommes un pays généreux, mais nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons que Frontex fonctionne, qu’il y ait des contrôles aux frontières extérieures de l’Union européenne, que nous ayons ensemble une politique maîtrisée de l’immigration. Cela m’amène à répondre à votre question : la France n’est pas contre l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à Schengen, nous sommes pour. Simplement, pour que cette adhésion soit effective, il faut qu’un certain nombre de critères soient remplis. Nous constatons qu’aujourd’hui, ils ne sont pas convenablement remplis. Donnons-nous le temps de les remplir et, à ce moment-là, on arrivera à l’objectif qui est le nôtre, c’est-à-dire l’adhésion.

Q - Comment voyez-vous le dialogue politique en Libye ?

R - Je vous l’ai dit, la solution durable en Libye sera évidemment, comme toujours d’ailleurs, une solution politique. Cette solution politique, c’est aux Libyens de la mettre en œuvre. Ce n’est pas la France, l’Allemagne ou le Groupe de contact qui va se substituer aux Libyens, c’est à eux de définir leurs objectifs et d’enclencher ce processus. Ce que nous pouvons faire, c’est soutenir les forces politiques qui aspirent à la démocratie et à un régime de liberté et de progrès en Libye. C’est la raison pour laquelle hier, à Doha, nous avons décidé de soutenir financièrement le Conseil national de transition pour lui permettre de jouer pleinement son rôle. C’est à lui maintenant de s’élargir, le cas échéant, à différentes sensibilités de la société libyenne, de voir dans quelle mesure il peut engager un dialogue avec des responsables de Tripoli qui sont prêts à se séparer de Kadhafi et de sa famille. Nous sommes là pour favoriser ce processus de dialogue, sans nous substituer à lui.

Ce sera l’objet de nos travaux au cours des prochaines semaines, et je voudrais insister sur ce que j’ai dit tout à l’heure : nous avons pensé que, pour favoriser l’amorce de ce processus, il fallait un coordinateur des différentes initiatives qui se prennent, et que ce coordinateur pouvait être le Représentant spécial des Nations unies, M. Al Khatib, qui était hier à Doha et qui a une bonne crédibilité dans l’ensemble de la région, auprès du Conseil national de transition, qui connaît bien la situation de la région et de la Libye. C’est donc avec lui que nous allons accompagner ce processus./.

Dernière modification : 18/04/2011

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